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Porter la voix des enseignants à la conférence internationale du travail, par Cécile Kohler

Publié 18 juillet 2018 Mis à jour 19 juillet 2018
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Cécile Kohler, chargée des relations internationales pour la FNEC FP-FO (France), a participé à la 107ème conférence internationale du travail (CIT) qui s’est tenue à Genève du 28 mai au 8 juin 2018, en tant que déléguée de l’Internationale de l’Education. Elle revient sur cette expérience et en particulier, sur son intervention dans la Commission de l’Application des Normes sur le cas de la Serbie.

Pourquoi avez-vous décidé de prendre part à la délégation de l’Internationale de l’Education dans le cadre de la 107ème conférence internationale du travail ?

Je me suis engagée dans mon syndicat, avant tout pour défendre nos conditions de travail, qui ne cessent de se dégrader. Je suis fondamentalement attachée au service public républicain de l’école, qui permet à tous les élèves de suivre les mêmes programmes sur l’ensemble du territoire. Participer à la Conférence internationale du travail, à la Commission de l’Application des Normes (CAN), dans la délégation de l’Internationale de l’Education (IE), marque un moment important dans ma vie de militante syndicaliste.

Une délégation de ma confédération, Force Ouvrière, joue un rôle actif dans la CIT, en particulier dans la CAN, mais je souhaitais apporter la voix des enseignants. Pourquoi ? Parce que l’éducation est un secteur clef. Une société où l’école est menacée est une société où toute l’architecture des droits démocratiques et sociaux est attaquée, au premier chef les libertés de pensée et d’expression.

Selon moi, l’Organisation Internationale du Travail, née après la Première Guerre mondiale, suite à la volonté de répondre aux besoins des travailleurs, exprimés dans des mobilisations importantes dans le monde entier, est une institution fondamentale.

Pouvez-vous expliquer ce qui a motivé votre intervention sur la Serbie, lors de la Commission de l’Application des Normes ?

Comme dans de nombreux pays d’Europe, le secteur de l’éducation est victime d’une politique d’austérité en Serbie. J’ai donc porté, au nom de l'IE qui m'en a confié la charge, la voix du TUS (Syndicat des enseignants de Serbie) à  la commission de l’application des normes.  C’était très important pour moi, pour deux raisons. La première, c’est que le sort des enseignants serbes est inacceptable. La seconde, c’est qu’il est emblématique de la situation des personnels de l’éducation dans le monde, l’Europe n’étant pas en reste.

Quels étaient les principaux enjeux de cette intervention ?

C’est la convention 144 sur les consultations tripartites relatives aux normes internationales du travail de 1976 qui était en jeu. Elle est étroitement liée aux conventions fondamentales sur la liberté syndicale (n°87) et à celle sur le droit d'organisation et de négociation collective (n°98). Elle prévoit la mise en place de consultations tripartites afin de favoriser la ratification des conventions de l'OIT.

En Serbie, des accords collectifs existent dans tous les secteurs de l’éducation. Mais, dans l’enseignement supérieur, les négociations, commencées en 2015, n’ont toujours pas abouti, pour des raisons financières, selon le TUS. Nous avons rappelé qu’une éducation de qualité est vitale au développement économique et social et nécessite un investissement de la part de l’Etat, comme le préconisent les recommandations de 1966 et de 1997 de l’OIT et de l’UNESCO.

D’autre part, nous avons porté les préoccupations du TUS qui n’a pas été consulté sur la loi  portant sur la réforme du système scolaire alors que cela entraîne des conséquences sur les droits des personnels, dans une situation où ces derniers sont déjà fragilisés. La majorité est employée dans des conditions précaires, en contrats courts. Les salaires ont été réduits de 10 % en 2014. Bien qu’ayant augmenté, ils sont 16% plus bas que le salaire moyen en Serbie, c’est-à-dire environ 357€ par mois, ce qui est très faible en Europe. Le TUS n’a pas non plus été consulté sur le projet de loi sur le droit de grève alors que l’éducation fait partie des services dits « essentiels », donc où le droit de grève est fortement limité.

Enfin, le TUS s’interroge sur les critères qui définissent la représentativité des syndicats. Nous avons porté la demande d’unrétablissement du dialogue avec le gouvernement afin que ce syndicat soit entendu, à égalité, avec les autres parties et les autres organisations.

Quels liens établissez-vous entre cette intervention, votre participation à la CIT de façon générale, et les défis auxquels votre syndicat est confronté au niveau national ?

Si les droits reculent dans un pays, cela a des répercussions dans les autres pays. Nous constatons qu'en Europe, comme dans le monde, les gouvernements sont largement engagés dans une logique de régression sociale et de remise en cause des libertés syndicales.

Ainsi, nous avions préparé une intervention sur la Turquie mais le cas n’a finalement pas été retenu.  La situation des représentants syndicaux d’EGITIM-SEN, syndicat des enseignants turcs, est alarmante. Entre le septembre 2016 et août 2017, donc en moins d’un an, 1620 de ses membres ont été licenciés, dont 48 membres du Bureau. Seuls 6 d’entre eux ont été rétablis dans leur fonction.  Je crois que notre soutien leur est plus que jamais indispensable.

En France, comme en Europe, de nombreux professeurs ont vu leur salaire baisser avec notamment, l’augmentation de la cotisation pour la pension et la hausse de l’impôt. Dans le même temps, la ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche et le ministre de l’Education nationale imposent, à marche forcée et contre la volonté de la majorité des enseignants, la sélection à l’université et une réforme du lycée et du baccalauréat qui vont dans le sens de la mise en place de parcours individualisés et de diplômes-maison. Enfin, une menace pèse sur le système de retraites.

A ce titre, la défense des droits et des valeurs contenus dans les recommandations de l’UNESCO et de l’OIT, en lien avec les conventions de l’OIT, sont plus que jamais d’actualité et la place que joue l’Internationale de l’Education, avec ses affiliés, essentielle.

Le contenu et les avis exprimés dans ce blog sont ceux de son auteur et ne reflètent pas nécessairement la position officielle de l’Internationale de l’Education.