Le renouveau des syndicats d’enseignants : renforcer le pouvoir de la profession

Aux quatre coins du globe, les défis auxquels sont confronté(e)s les enseignant(e)s se ressemblent. Les classements internationaux sont souvent à l’origine de la pression constante qui pousse les enseignant(e)s à accroître les résultats aux examens, tandis que les forces de la concurrence économique mondiale entraînent un nivellement vers le bas de leurs conditions de travail. Non seulement la charge de travail des enseignant(e)s ne cesse de s’alourdir mais, en plus, leur jugement professionnel est déprécié en permanence. Les responsables politiques prétendent de plus en plus montrer aux enseignant(e)s ce qu’il faut enseigner, mais également la façon d’enseigner les contenus et d’évaluer les enseignements dispensés.

Les enseignant(e)s, à juste titre, se tournent alors vers leur syndicat afin de se prémunir contre ces attaques. Les syndicats d’enseignants ne protègent pas seulement les salaires et les conditions de travail, mais défendent également les enseignant(e)s en tant que professionnel(le)s et les valeurs de l’éducation en tant que bien public.

Toutefois, dans la mesure où les enseignant(e)s sont les syndicats, ces derniers subissent les mêmes pressions que celles qui pèsent sur les enseignant(e)s. Plus les pressions exercées sur les enseignant(e)s s’intensifient tant au niveau individuel que collectif, plus ces derniers/dernières ont besoin d’un soutien accru de la part de leur syndicat. Parallèlement, les syndicats doivent, de plus en plus, mener des campagnes massives pour garantir un financement adéquat et défendre l’éducation publique face à la privatisation.

Dans le cadre des recherches que ma collègue Nina Bascia et moi-même avons menées pour l’Internationale de l’Education, nous soutenons que les syndicats d’enseignants ne peuvent se permettre de rester passifs face à ces défis. Nous pensons notamment que les syndicats doivent développer leur propre capacité à relever les défis que rencontrent les enseignant(e)s, en consolidant les liens entre les membres et leur syndicat. Les syndicats ne doivent pas seulement augmenter leur nombre d’affilié(e)s, mais doivent également trouver de nouvelles manières d’encourager leurs membres à participer aux activités syndicales, tout en les aidant à renforcer leur confiance en tant que professionnel(le)s et en tant que membres. Le renouveau des syndicats doit se développer en leur sein, en augmentant le nombre de membres, en nouant des liens avec leurs membres et en renforçant ces liens.

Dans le cadre de notre étude, nous avons mené un examen approfondi de syndicats ancrés dans sept contextes nationaux très variés – le Chili, le Kenya, la Nouvelle-Zélande, la Pologne, l’Ecosse, la Turquie et les Etats-Unis. Ces exemples ont été choisis pour leur diversité, et comme on pouvait s’y attendre, les différences sont notables. Toutefois, un grand nombre de défis se ressemblent, et les enseignant(e)s à Nairobi ont de nombreux points communs avec leurs collègues à Glasgow, à Varsovie et ailleurs. Ces exemples sont très intéressants, car ils témoignent de la façon dont les syndicats d’enseignants issus de contextes différents répondent à la question du renouveau des syndicats. Il n’existe pas de solution miracle, et le contexte joue un rôle important, mais nous avons beaucoup à apprendre les uns des autres.

En Ecosse, nous avons pu constater la façon dont l’Educational Institute of Scotland (EIS) élargit les possibilités de développement professionnel de ses membres, en plaidant auprès des employeurs en faveur d’un meilleur accès à la formation professionnelle. Le syndicat propose également un enseignement professionnel directement à ses membres. Ces activités permettent non seulement de renforcer les liens entre les membres et le syndicat, mais également de promouvoir les politiques du syndicat relatives aux questions professionnelles. Les membres de l’EIS comprennent ainsi la stratégie du syndicat et deviennent des ambassadeurs/rices – ils/elles contribuent aux discussions sur la politique d’éducation en Ecosse.

Au Kenya et en Nouvelle-Zélande, les syndicats se concentrent sur le développement des compétences et des capacités des membres sur place, afin de veiller à ce que ces derniers/dernières bénéficient d’une représentation syndicale active sur leur lieu de travail, ce qui permet d’intervenir afin de résoudre les problèmes avant qu’ils n’aient eu le temps de s’aggraver. Comme un responsable syndical l’a déclaré – « Nous avons amené le syndicat dans la salle des professeur(e)s ». C’est le lieu où les membres rencontrent leur syndicat et nouent des relations avec ce dernier. C’est également le lieu où l’identité syndicale et la solidarité se construisent.

Dans certains pays, les gouvernements essaient de marginaliser les syndicats d’enseignants afin d’imposer aux enseignant(e)s des politiques impopulaires. Le cas le plus flagrant est celui de la Turquie, où le syndicat d’enseignants Egitim-Sen est menacé parce qu’il défend l’éducation publique laïque et les droits de la communauté kurde en Turquie. Face à ce problème, la solidarité internationale dont ont fait preuve les membres de syndicats d’enseignants provenant d’Allemagne, des Pays-Bas et du Royaume-Uni a démontré la façon dont les syndicats ont encouragé les membres situé(e)s sur place et issu(e)s des communautés comptant d’importantes populations turques et kurdes immigrées à établir des liens entre les enseignant(e)s et leurs communautés.

Chaque étude de cas a permis de mettre en évidence le rôle de premier plan qu’ont joué les syndicats dans l’établissement d’une vision de l’éducation publique de qualité pour tou(te)s. L’un des principaux objectifs consistait à reformuler le discours afin de recentrer le débat en matière d’éducation sur les valeurs propres au service public et sur l’engagement en faveur de la justice sociale. Les syndicats qui ont participé à cette étude ont mobilisé le pouvoir collectif de leurs membres afin d’atteindre leurs objectifs. Ils ont toutefois agi de diverses manières et ont mis en œuvre toute une série de stratégies pour établir des liens avec des membres ayant des intérêts divergents et des identités différentes. Notre étude révèle que les syndicats ont mis au point des systèmes innovants afin de renforcer leurs relations avec leurs membres. Ils ont avant tout développé une « identité syndicale ». Les enseignant(e)s considèrent désormais l’engagement vis-à-vis du syndicat et leur participation à ses activités comme essentiels s’ils/elles veulent concrétiser leurs ambitions professionnelles et travailler au sein d’un système éducatif qui leur correspond.

Nos exemples de renouveau syndical ne proposent aucune solution miracle et n’ont pas tous été couronnés de succès. Il y a de très bonnes nouvelles, mais également quelques échecs. Dans ce rapport, nous précisons qu’il ne s’agit pas de recettes miracles pouvant être simplement reproduites ailleurs. Néanmoins, ces études de cas constituent autant d’exemples frappants qui mettent en évidence les solutions innovantes et créatives mises en œuvre par les personnes travaillant dans les syndicats d’enseignants afin de relever les défis auxquels elles font face. Une meilleure compréhension des activités entreprises par nos pairs et des discussions collectives sur ce qui peut être mis en œuvre de façon utile et sensible aux contextes locaux nous permettront de tirer de précieux enseignements. Nous espérons que cette étude contribuera à encourager et à alimenter de telles discussions.

Enfin, notre étude atteste de la valeur des syndicats en tant qu’organisations démocratiques indépendantes représentant la voix collective des enseignant(e)s. Chaque syndicat doit décider, de façon démocratique et personnelle, des actions à mener en fonction de ses priorités propres et du contexte dans lequel il évolue. Nous avons toutefois beaucoup à apprendre les uns des autres, et nous espérons que cette recherche contribuera à ce processus de réflexion collective au sein du mouvement syndical enseignant international. La forme et l’ampleur des menaces qui pèsent sur l’éducation publique se ressemblent partout dans le monde ; les enseignant(e)s et leur syndicat doivent dès lors penser et agir à l’échelle mondiale.


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Howard Stevenson

Howard Stevenson est Professeur en leadership éducationnel et études politiques, ainsi que Directeur de recherche dans la School of Education de l’Université de Nottingham. Avant de travailler à l’université, Howard a enseigné dans le secondaire pendant 15 ans.  

Ses travaux de recherche portent sur le travail des enseignants, le professionnalisme des enseignants, les syndicats d’enseignants, les relations professionnelles dans le secteur de l’éducation et les politiques d’éducation avec un intérêt particulier pour les questions de réforme globale et de privatisation. 

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