« Optimisme de la volonté », par Dennis Shirley.

Le COVID-19 a tout changé. Que nous le voulions ou non, notre monde n’est qu’au début d’une évolution historique sans précédent vers de nouvelles façons d’être, de penser et d’agir. Aux quatre coins de la planète, les professionnel·le·s de l’éducation devront répondre avec toute leur ingéniosité et toute leur expertise à ce nouveau défi inédit.

« Pessimisme de l’intelligence, optimisme de la volonté ». Cette pensée que nous a léguée Romain Rolland nous apparaît particulièrement opportune en cette période trouble que nous traversons. Trop de dirigeant·e·s ont tergiversé et banalisé la menace du COVID-19. Résultat, le virus s’est propagé à la vitesse de l’éclair partout dans le monde et des milliers de personnes paieront de leur vie cette folle négligence. Le moment est venu de repenser radicalement notre façon d’enseigner face à cet échec historique d’envergure mondiale imputable à nos dirigeant·e·s.

Dans un monde juste et rationnel, tout le monde peut apprécier l’une des grandes réalisations du 20e siècle : la création d’écoles publiques ayant pour mission d’enseigner à des millions d’enfants dans le monde les compétences essentielles de la vie, qui leur permettront de devenir des citoyen·ne·s productif·ive·s. La condition humaine a connu des améliorations historiques étonnantes grâce au travail d’éducateur·rice·s méconnu·e·s, qui ont contribué à prolonger l’espérance de vie et à améliorer les conditions de vie dans la quasi-totalité des pays du monde au cours de ces dernières décennies. Pourtant, ces progrès ont toujours été fragiles. Dans bon nombre de cas, les inégalités n’ont pas uniquement persisté, elles se sont dramatiquement accentuées. Même avant la crise du COVID-19, les changements climatiques menaçaient de tout compromettre. Les populations vulnérables ont tenté de trouver le salut auprès de démagogues, qui les ont rapidement trahies.

En tant qu’éducateur·rice·s, nous ne pouvons pas tout faire. Mais nous pouvons rester attentif·ive·s à ce qu’il se passe, à la façon dont nous en sommes arrivé·e·s là, à notre situation actuelle et à ce que nous devrons faire après. Voici trois initiatives stratégiques au travers desquelles nous pouvons tou·te·s jouer un rôle pour améliorer nos écoles :

  1. Cesser de mettre à l’écart les sciences et les études sociales et de considérer la lecture et les mathématiques comme les seules « matières fondamentales ». Les systèmes d’évaluation qui ont fait de la littératie et de la numératie les matières principales et de toutes les autres des matières secondaires non indispensables, n’ont jamais eu la moindre légitimité. Maintenant que nous constatons clairement ce que l’ignorance des sciences et l’absence d’engagement civique critique ont provoqué, il est temps d’enterrer une fois pour toute ce principe nuisible et obsolète qui vise à réduire les programmes d’études.
  2. Cesser de faire croire que le nationalisme et l’intolérance pourront nous sauver et redoubler d’efforts pour améliorer la condition de chaque être humain, tant dans les centres urbains des pays industrialisés que dans les favelas en situation difficile des pays en développement.Les dirigeant·e·s populistes, des États-Unis aux Philippines, en passant par le Brésil et le Royaume-Uni, ont exploité nos craintes et nos ressentiments mutuels pour dresser des murs et répandre la peur et la méfiance. Nos programmes d’études doivent mettre un terme à ce règne du mensonge et de l’imposture et apprendre aux élèves du monde à jeter des ponts de solidarité internationale inébranlables entre les êtres humains.
  3. Cesser de mettre la technologie sur un piédestal et créer un bon équilibre entre opportunités en ligne et hors ligne.Les entreprises commerciales se frottent les mains à l’idée d’engranger de gros bénéfices à l’heure où les écoles sont fermées et où les parents anxieux souhaitent poursuivre l’apprentissage de leurs enfants. Leurs craintes sont compréhensibles, mais l’antidote proposé qui consiste à transformer chaque foyer en un monde féérique de gadgets techniques nous fera passer à côté d’une précieuse occasion de réfléchir aux ramifications profondes du COVID-19 et de comprendre nos destinées communes au sein de l’ensemble de la communauté humaine. Aidons nos élèves à apprendre des autres et à s’apprécier mutuellement, pas uniquement en ligne mais aussi hors ligne. La vie va bien au-delà du scintillement d’un écran bidimensionnel.

« Pessimisme de l’intelligence, optimisme de la volonté » signifie que nous devons nous montrer audacieux·euses dans notre lutte contre l’étendue du COVID-19 et trouver le courage et la discipline nécessaires pour sortir tout le monde de cette crise. Tout n’est pas perdu, et beaucoup d’objectifs peuvent encore être atteints. Mais ne nous attendons pas et ne cherchons pas à retrouver ce que nous appelions autrefois notre vie quotidienne.  Nous pouvons, et devons, faire mieux que cela.


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Dennis Shirley

Dennis Shirley est professeur d’éducation à la Lynch School of Education and Human Development duBoston College aux États-Unis. Il est rédacteur en chef du Journal of Educational Change et l’un des plus importants chercheurs dans le domaine des réformes éducatives. Son ouvrage le plus récent est intitulé The New Imperatives of Educational Change :  Achievement with Integrity. Avec Elizabeth MacDonald, responsable des enseignant·e·s à l’École publique de Boston, il a récemment publié une seconde édition de The Mindful Teacher, une ressource best-seller pour les formateur·rice·s du personnel.

 

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