"Entre la pandémie et le pandémonium", par Carlos Abicalil

J’écris ces quelques lignes après l’annonce de la démission du ministre de l’Éducation nationale, Abraham Weintraub. Le deuxième au cours des 18 mois du gouvernement Bolsonaro. Il est précisé qu’il prendra un poste de directeur exécutif à la Banque mondiale, avec un juteux plan de santé familial privé et un traitement annuel exonéré d’impôts de 258.570 dollars américains.

Il est impliqué dans de multiples irrégularités, notamment la participation à l’élaboration et à la diffusion d’infox, des injures publiques à l’encontre d’institutions démocratiques de l’État de droit, le mépris flagrant et opiniâtre des règles de distanciation sociale et son incompétence en matière de gestion gouvernementale.

Coïncidence, l’ancien militaire Queiroz est entré en prison le même jour. Associé à une affaire de corruption impliquant un sénateur – le fils du Président –, il était protégé depuis un an par l’avocat de la famille et circulait librement dans les palais présidentiels. Tout cela témoigne de la détérioration aiguë et accélérée des conditions de gouvernabilité déjà compromises par l’aggravation de la crise économique, sociale et politique déclenchée dès le coup d’État contre le gouvernement de Dilma Roussef, destituée sans que sa responsabilité dans un quelconque délit n’ait été prouvée.

De surcroît, nous avons depuis 50 jours un ministre de la Santé intérimaire, militaire de carrière, qui a remplacé les principaux cadres techniques du ministère par d’autres militaires adeptes du négationnisme scientifique et favorables au maintien de l’activité économique à tout prix.

Le Brésil compte environ 3,3 millions d’enseignant∙e∙s qui forment tous les jours plus de 57 millions d’élèves dans les établissements d’enseignement élémentaire et supérieur. L’enseignement est sans aucun doute le seul service public dispensé dans toutes les localités urbaines et rurales, dans les quilombos, les hameaux indigènes et les communautés riveraines. Il s’agit souvent du seul lien permanent entre la communauté et les pouvoirs publics, entre le noyau familial et les autres acteurs sociaux.

Malgré tous les progrès en termes de développement et d’universalisation de l’accès à l’éducation obligatoire et le succès des politiques d’accès à l’enseignement supérieur et à la formation professionnelle et technologique menées par les gouvernements démocratiques populaires, nous n’avons pas encore résolu les problèmes des salaires insuffisants, des journées de travail prolongées, de la précarisation des modèles de recrutement et de l’externalisation des services.

Nous entrons dans la cinquième année de l’ultralibéralisme. La réforme du marché du travail a entraîné des restrictions croissantes, associées au gel des dépenses publiques jusqu’en 2036, dont les effets pervers s’ajoutent aux contraintes fiscales, à la déqualification significative résultant du « nouvel enseignement secondaire », à la « nouvelle prévoyance sociale », au démantèlement des programmes nationaux de recherche et de formation initiale et continue et aux coupes budgétaires qui étouffent les universités et les établissements publics d’enseignement, de science et de technologie.

Le Fonds pour le développement de l’éducation élémentaire disparaîtra dans moins de six mois, s’ajoutant à l’élimination imminente des fonds sectoriels et à l’abandon total des ressources obligatoires destinées au maintien et au développement de l’enseignement. Nous vivons dans l’urgence financière, avec les réductions prévues du temps de travail et des salaires, la suppression de postes, la privatisation de services et le transfert direct de fonds publics aux institutions privées, la suspension des réajustements salariaux et de l’avancement professionnel jusqu’en décembre 2021.

Le Brésil subit le contrecoup du regain de malnutrition, des records de chômage, de l’informalité, du découragement et de la réduction de la participation de la masse salariale au PIB, avec de graves effets en termes d’augmentation de la pauvreté et des inégalités et de déstabilisation des modes de cohabitation.

Ce panorama est aggravé par la diffusion de la haine, la propagation de préjugés, la guerre culturelle, le colportage de fausses nouvelles, la naturalisation de la violence, la légitimation des milices paramilitaires et la criminalisation du sens critique, de la liberté d’organisation et de manifestation et de la pluralité politique.

Nous sommes conscients de notre rôle social. Nous savons, sans le moindre doute, qu’il nous appartient de garantir le droit universel à l’éducation. Il n’y aura pas de progrès sans la participation décisive du corps enseignant. Il n’y aura pas de participation sans démocratie. Il n’y aura pas de démocratie sans combat. Il n’y aura pas de combat sans vie. Défendre la vie est aujourd’hui notre principale mission pour pouvoir construire un avenir dans lequel chacun et chacune de nous aura sa place.


8d777f385d3dfec8815d20f7496026dc942.png

Carlos Abicalil

Professeur licencié en Philosophie, Histoire et Sociologie, titulaire d'une maîtrise en éducation de l'UnB, Carlos Abicalil était président du CNTE-Brazil, vice-président régional et membre du Bureau exécutif de l'Internationale de l'Education (IE), secrétaire d'articulation avec les systèmes educatifs du Ministère de l’Education du Brazil, secrétaire exécutif du secrétariat aux droits de l'homme de la présidence de la République et directeur général de l'éducation, des sciences et de la culture de l'Organisation des États ibéro-américains (OEI).

Partagez cette page

Tweets

Suivez nous

Profils de pays