La privatisation menace les droits des jeunes enfants : les syndicats et leurs partenaires lancent un appel urgent à l’investissement public dans l’éducation de la petite enfance
De plus en plus, l’éducation de la petite enfance (EPE) est reconnue comme une pierre angulaire du droit à l’éducation. Pourtant, l’écart qui se creuse entre engagements et investissements publics aux quatre coins du monde laisse la voie libre à la privatisation, bien souvent aux dépens des enfants, de leur famille et du personnel de l’éducation.
Le 1er juillet 2026, le webinaire intitulé « La privatisation de l’éducation de la petite enfance : quels enjeux ? » a rassemblé une coalition mondiale composée de syndicats, d’organisations de la société civile et de défenseur·euse·s de l’éducation à l’occasion du lancement de plusieurs publications. L’une d’elles porte sur la « Privatisation de l’éducation et de la protection de la petite enfance : les tendances, les défis et les implications en matière de droits humains » et l’autre sur la « Privatisation de l'éducation et de la protection de la petite enfance : tendances et implications politiques en Argentine ».

Examinant la privatisation croissante de l’EPE et les politiques nécessaires au renforcement d’une éducation de la petite enfance gratuite et de qualité pour toutes et tous, ces rapports mettent également en évidence la manière dont les forces du marché aggravent les inégalités et l’urgence pour les États d’agir dès à présent. Le message est clair : sans un système public fort, l’EPE risque de devenir une marchandise plutôt qu'un droit universel.
Ces documents ont été commandés et publiés par la Campagne latinoaméricaine pour le droit à l’éducation, l’Internationale de l’Éducation, la Campagne mondiale pour l’éducation, l’Initiative for Social and Economic Rights (ISER), l’Initiative pour le droit à l’éducation, l’Organisation mondiale pour l’éducation préscolaire (OMEP) et la Coalition pour l’éducation publique et les droits humains. L’Internationale de l’Éducation a apporté sa contribution en fournissant des données et en assurant un travail de rédaction et de révision.
Une tendance mondiale due au sous-investissement
Dans son discours d’ouverture, Mercedes Mayol Lassalle, ancienne présidente de l’OMEP et professeure en politiques publiques en matière d’éducation de la petite enfance à l’Université de Buenos Aires, a déclaré : « L’enjeu, c’est le droit de chaque jeune enfant à un départ juste dans la vie. L’offre privée ne diminue en rien la responsabilité publique. Au contraire : elle requiert une meilleure gouvernance de la part de l’État, des régulations plus strictes et un engagement public renouvelé en faveur des droits des enfants. »
Elle a également orienté le débat vers les droits : « La vraie question, c’est de savoir comment garantir que chaque enfant puisse bénéficier du droit à une EPE de qualité, quel que soit le système via lequel ce service est fourni ».
La privatisation de l’EPE n’est pas une évolution inéluctable ; c’est la conséquence directe de choix politiques. Et la recherche montre que ce modèle instaure des inégalités dès les premières années de la vie.
Pour Rajakumari Michaelsamy, responsable de programmes en éducation et protection de la petite enfance à l’Initiative pour le droit à l’éducation et autrice du rapport « Privatisation de l’éducation et de la protection de la petite enfance : les tendances, les défis et les implications en matière de droits humains », « la privatisation est une tendance en plein essor dans le monde aujourd’hui. Les organisations privées dominent à la fois l’EPE pour les enfants de moins de trois ans et l’enseignement préprimaire. »
En outre, elle a ajouté que la faiblesse des cadres législatifs, le sous-investissement public et l’entêtement à considérer la garde d’enfants comme une responsabilité privée sont les principaux moteurs de la privatisation. L’EPE, a-t-elle expliqué, ne bénéficie que d’une petite part de budgets de l’éducation déjà restreints, ce qui ouvre la voie à la prolifération des entités privées.
Et les conséquences sont considérables : « un accès limité, une augmentation des coûts et un renforcement des inégalités, en particulier pour les enfants issus de groupes marginalisés », a précisé Mme Michaelsamy.
S’appuyant sur les conclusions de son étude de cas menée en Argentine et intitulée « Privatisation de l'éducation et de la protection de la petite enfance : tendances et implications politiques en Argentine », l’ancienne représentante de la jeunesse auprès de l’UNESCO pour l’OMEP et co-directrice de l’initiative de recherche sur l’éducation et la protection de la petite enfance au centre de recherche appliquée en éducation San Andrés, Carolina Semmoloni, a souligné que l’offre publique limitée pousse les familles vers le marché privé : « l’accès à l’éducation et à la protection de la petite enfance est souvent déterminé par le statut socioéconomique des familles » et « renforce les inégalités sociales et économiques existantes ».
L’insuffisance des infrastructures et la faiblesse des cadres réglementaires créent les conditions qui permettent aux organismes privés de se développer « par défaut et par omission », comme l’a expliqué Mme Semmoloni. Pour les plus jeunes enfants en particulier, l’accès à une éducation de qualité dépend souvent des moyens financiers des familles.
Une défaillance systémique qui touche le personnel de l’éducation
En parallèle, la privatisation est en train de réorganiser le monde du travail dans le secteur de l’éducation de la petite enfance.
Comme l’a fait valoir Cassandra Hallett, secrétaire générale adjointe de l’IE, « lorsque les gouvernements ne parviennent pas à garantir le droit à l’éducation de la petite enfance par des systèmes publics forts, un financement adapté et des protections juridiques solides, la privatisation progresse pour combler ce manque. C'est dans l’éducation de la petite enfance que ce phénomène est le plus manifeste. »
Et les répercussions sur les personnels éducatifs sont indiscutables. « Le déploiement d’une offre privée va souvent de pair avec des conditions de travail problématiques, notamment une baisse des salaires, des emplois précaires, un développement professionnel limité, des qualifications inadéquates, une protection du travail insuffisante et un accès limité à la négociation collective. »
Poursuivant, elle a affirmé qu’une éducation de qualité dépend de conditions de travail décentes. « Il ne peut y avoir d’EPE de qualité sans personnels enseignant et de soutien à l’éducation qualifiés, soutenus et respectés. Il ne peut y avoir d’EPE de qualité sans conditions de travail décentes. »
Par ailleurs, les femmes représentant la grande majorité du personnel de l’EPE, ces tendances renforcent également les inégalités de genre, à la fois dans les emplois rémunérés et dans le travail de soins gratuit.
Mme Hallett a ainsi ajouté : « Le rapport met également en lumière les dimensions genrées de la privatisation de l’EPE. Les femmes représentent plus de 90 % du personnel de ce secteur. Quand les services sont privatisés et sous-régulés, ce sont les travailleuses qui subissent en priorité les bas salaires, les emplois précaires et la trop faible reconnaissance professionnelle. Dans le même temps, là où une éducation de la petite enfance publique et abordable n’existe pas, les femmes assument généralement une part disproportionnée des responsabilités de soins non payées, ce qui limite souvent leurs chances de trouver un emploi rémunéré, de suivre une formation ou de participer à la vie publique. C’est pourquoi, faire progresser l’égalité de genre nécessite à la fois de réduire la charge de travail de care non payé et de garantir que le travail d’éducation et de protection rémunéré est correctement valorisé, reconnu et soutenu. »
En conclusion, elle a estimé que :
« L’éducation de la petite enfance doit être reconnue comme un droit humain universel. Elle doit être financée par les pouvoirs publics et gérée par les pouvoirs publics et elle doit être accessible à toutes et tous sans discrimination. Elle doit également être dispensée par des professionnels et professionnelles qualifiés qui bénéficient de conditions de travail décentes et de droits du travail solides. Elle doit demeurer un bien public, et non une marchandise, et c’est dans cette direction que les rapports contribuent à nous orienter. »
Un appel à faire de l’EPE un bien public et à lutter contre les inégalités
D’après Anna Cristina D’Addio, responsable des politiques éducatives pour le Rapport mondial de suivi sur l’éducation à l’UNESCO, les données indiquent une tendance nette dans l’ensemble des régions : « Presque partout, l’EPE est le niveau d’éducation le plus privatisé, et au sein de l’EPE, les jeunes enfants sont les plus privatisés ».
Mme D’Addio a également signalé que la faiblesse de la gouvernance et le sous-investissement créent « un vide réglementaire et financier » dans lequel fleurissent les organisations privées, souvent sans supervision adaptée. Dans de nombreux systèmes, la fragmentation des fonctions entre les ministères fragilise le principe de responsabilité et la cohérence.
Cette dynamique risque de remplacer les ressources publiques au lieu de les compléter, a averti Mme D’Addio. Là où l’État n’intervient pas, le privé s'engouffre.
Les conséquences désastreuses de ce genre de politiques peuvent déjà être constatées dans des pays comme l’Ouganda. Directrice générale de l’ISER, Angella Kasule Nabwowe a décrit un système dans lequel ce sont les familles en portent la charge. « La privatisation n’est souvent pas un choix politique mais une conséquence d’un manque d’investissement public dans l’EPE. L’accessibilité de cette dernière continue de dépendre en grande partie de la capacité financière des familles. »
Alors que la majorité des jeunes enfants sont exclu·e·s de l’éducation formelle et que les fournisseurs privés échappent largement à toute réglementation, les inégalités se creusent. L’offre publique reste très limitée, en particulier en zone rurale, a mentionné Mme D’Addio.
Si inverser la tendance à la privatisation semble impossible à court terme, la mise en place d’une réglementation forte n’est pas négociable. Colette Byrne, chercheuse au centre de recherche sur la petite enfance associé à l’Université de Dublin, a assuré que les États ne peuvent pas externaliser leur responsabilité : « Même si les services sont externalisés, la responsabilité, elle, ne peut pas l’être ; l’État reste le premier responsable. »
Elle a invité les pouvoirs publics à mettre en place des dispositifs de responsabilisation robustes, qui vont au-delà des simples indicateurs financiers et permettent d’identifier les personnes qui sont exclues de l’éducation, de déterminer si la qualité est équitable et de savoir si les conditions de travail favorisent l’apprentissage et le bien-être des enfants. La transparence doit, en outre, être garantie afin de veiller à ce que les fonds publics soient mis au service de l’intérêt général.
La force du public : ensemble on fait l’EPE !
Les conclusions des publications et du webinaire sont en phase avec la campagne de l’Internationale de l’Éducation, « La force du public : ensemble on fait école ! », lancée en 2023. Cette campagne appelle de toute urgence les États à investir davantage dans l’éducation publique, qui constitue un droit humain fondamental et un bien commun, et dans les enseignant·e·s, qui constituent le facteur le plus déterminant pour une éducation de qualité.
Cette approche est aussi appuyée par les recommandations des Nations Unies sur la profession enseignante. Celles-ci visent à fournir aux gouvernements des conseils en matière de politiques publiques afin de garantir le droit de chaque enfant à un·e enseignant·e professionnel·le formé·e, qualifié·e et correctement soutenu·e.
Certaines de ces recommandations ciblent spécifiquement les enseignant·e·s de l’EPE. C’est le cas, par exemple, de la recommandation 36, qui préconise une équité salariale proportionnelle entre les enseignant·e·s à différents niveaux d’éducation, notamment en matière d’égalité de rémunération des hommes et des femmes : « Les enseignants devraient percevoir des salaires et bénéficier d’avantages d’un niveau comparable à ceux d’autres professions requérant un niveau d’études similaire. L’égalité de rémunération des hommes et des femmes devrait être assurée et les salaires des différents niveaux d’enseignement devraient refléter une équité proportionnelle, y compris pour l’éducation de la petite enfance et l’enseignement et la formation techniques et professionnels. »
Pour en savoir plus sur le travail de l’IE en matière d’éducation de la petite enfance, consultez la page dédiée sur notre site Internet.