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L’université négociée

Publié 3 mai 2019 Mis à jour 3 mai 2019

By Sylvain Marois, Université Laval, Québec

« […] la domination est administration. » (Max Weber, 1971)

Le Québec compte plusieurs universités réputées, mais notre réseau d’universités publiques a à peine 50 ans. En effet, l’Université du Québec (UQ), un réseau présent sur l’ensemble du territoire québécois, a été créé à la fin des années 1960. Soulignons que la création de ces universités a contribué à la naissance du syndicalisme universitaire au Québec.

L’un semblait une réponse à l’autre et les syndiqués voulaient, entre autres, contrebalancer le « pouvoir » des nouveaux administrateurs.

Depuis, la présence syndicale s’est accrue et presque tous les personnels sont syndiqués dans nos universités.

Toutefois, si les syndicats se sont créés en opposition, en contrepouvoir, cette forte présence syndicale n’a pas été en mesure de contrer les dérives toxiques du néolibéralisme et de la gouvernance managériale.

Pourquoi? Est-ce la pratique syndicale? La transformation des relations de travail à la suite de la syndicalisation? Est-ce le résultat des concessions négociées au cours des décennies?

Collégialité versus gouvernance

« L’Institut sur la gouvernance définit la gouvernance comme le processus par lequel les sociétés ou les organisations prennent leurs décisions importantes, déterminent qui a une voix, qui est engagé dans le processus et comment des comptes sont rendus. » (Alain Deneault 2013)

La gestion collégiale est une véritable tradition dans les universités. Historiquement, la collégialité invite à la discussion, aux débats, aux élections, aux responsabilités partagées, et, si la hiérarchie existe, elle doit s’exercer avec doigté et diligence. Cela dit, si la collégialité est omniprésente dans les universités, elle n’est certes pas l’apanage de tous les groupes.

Elle prend diverses formes et, hélas, n’est pas toujours inclusive. En d’autres mots, on parle de collégialité, mais dans les faits, les rapports intersyndicaux ou intergroupes ressemblent de plus en plus à ce que l’on retrouve dans les organisations privées de même envergure.

N’est-il pas vrai que, depuis plusieurs décennies maintenant, force est de constater que la gestion participative a été remplacée par une gestion managériale, par la « nouvelle gouvernance »?

Cette idéologie, issue directement des mécanismes gestionnaires de l’entreprise privée, fait vaciller l’université sur ses fondations.

Mais au-delà du mode de gestion, n’est-ce pas l’institution – l’université elle-même – qui est devenue « autre chose »? N’est-elle pas plutôt maintenant une vaste organisation? Et si c’est le cas, ne faudrait-il pas, pour la mieux comprendre, l’analyser comme telle? Peut-être que le prisme à travers lequel nous observons l’université ne tient plus la route…

Hiérarchisation des processus décisionnels

Les exemples sont nombreux et bien documentés sur le processus «  Top-Down ». On notera, entre autres, l’augmentation des cadres [1], la centralisation des pouvoirs et décisions, la tenue d’instances à huis clos, etc.

La cogestion a fait place à la « gouvernance », une solution à tous les maux, érigée en véritable dogme, « synonyme d’intégrité et de rigueur », un authentique « coup d’état conceptuel [2] ».

Mais, avec le temps, ce mode de gestion a pulvérisé la structure collectiviste. Les universités, face à l’obsession de la croissance —du financement, des effectifs étudiants, etc., aux récentes acrobaties pour jongler les milliards en fonds de recherche, mettent littéralement leurs personnels en compétition en les poussant au lobbysme individuel, ce qui influence et transforme les relations de travail.

Transformation du financement

Le définancement étatique, ou perte de financement public [3], force l’organisation universitaire à diversifier ses sources de revenus, mais aussi sème la pagaille entre les personnels affamés par le manque de ressources financières et matérielles. Ainsi, la loi de la compétition entre tous et pour tout est devenu la norme.

Chacun est devenu un auto-entrepreneur, un chef de file, un promoteur de « son » université avec des objectifs de recrutement, notamment des étudiants internationaux [4] pour gonfler les coffres de son organisation. L’État se désengage ainsi et « laisse » l’université aux mains des spéculateurs.

Fracturation et fragilisation des personnels

Sans surprise, avec de telles mutations de la gestion, des compressions dans le financement, etc., les tensions sont nombreuses chez les divers personnels.

Compétition, perte de sens du travail, épuisement [5], plafonds d’embauches de professeurs, reculs sur des questions de liberté académique, de liberté d’expression, d’autonomie universitaire, régressions profondes du caractère public de l’université… il ne semble y avoir aucun véritable rempart aux dérives managériales et à la promotion corporatiste. Comment en sommes-nous arrivé là malgré la présence de syndicats forts?

Une situation négociée?

Une (très) vaste littérature fait état de la terrifiante dévastation causée dans les universités du monde par la prédominance d’une gestion inspirée de l’entreprise privée. Cette approche marchande doit, pour être réellement efficace, faire disparaitre la collégialité et la cogestion.

Et, en conséquence, à l’instar des grandes entreprises, les universités ont multiplié les réformes administratives. Elles ont concentré le pouvoir entre un plus petit nombre de décideurs, les instances décisionnelles se tiennent à huis clos dans un rituel « présentiel », en apparence démocratique et représentatif, etc.

Dans les instances, malgré la présence des divers groupes, les grandes orientations s’appuient sur des projections de croissance, sur des graphiques de profitabilité et de développement, d’expansion... Mais très peu sur les avis des membres. Enfin, les universités doivent constamment travailler et retravailler leur image de marque, améliorer leur positionnement dans les palmarès internationaux, embaucher tel ou tel tête d’affiche, etc., bref tout comme une grande entreprise, performer! Mais où sont les ripostes?

Un peu partout dans le monde, les universitaires dénoncent, avec fermeté et éloquence, les dérives managériales et leurs conséquences néfastes, mais force est d’admettre :

1) qu’ils ont collectivement été dans l’incapacité d’empêcher le bulldozeur néolibéral, d’en freiner les dévastations, et de renverser la vapeur;

2) toutes les décisions soutenant les orientations confinant de plus en plus l’université à un fonctionnement copié sur le privé se prennent, nonobstant ce qu’en pensent les membres de la communauté et malgré leur présence dans les instances.

En somme, l’université est devenue une organisation-pieuvre, une entreprise-monstre, une immense machine qui a incorporé le modus operandi des grandes entreprises et l’opposition syndicale apparait, hélas, bien démunie.

Face à la dilution de la collégialité, aux multiples atteintes à la liberté académique, à l’autonomie professionnelle et universitaire, aux fractures dans les rôles traditionnels, à l’épuration dans les offres de cours, à l’augmentation du nombre d’étudiants par classe, etc., les gestionnaires gèrent et l’université souffre. En silence. Au pouvoir des administrateurs il faut opposer le contre-pouvoir des syndicats! La « nouvelle administration » des universités a imposé un style et surtout une structure : la bureaucratie.

Cette dernière « […] apparait ici comme un mode particulier de construction de la structure relationnelle, ajustant les unes aux autres les positions des acteurs, ceux-ci étant par ailleurs tous en relation avec le tiers construit [6] ».

Il faut donc reprendre le bâton de pèlerin syndical et « négocier », bien au-delà du collaborationnisme, l’université de demain, l’université « post-néolibérale ». Le constat est légendairement bien documenté. L’admiration de la problématique est inutile. La solution est entre les mains des « travailleurs académiques [7] ».

[1] Cette question est très bien documentée par les travaux de la FQPPU qui, justement, publiait le 25 avril 2019 un autre ouvrage sur la question et plus largement sur les reculs de la collégialité : https://fqppu.org/la-gouvernance-imposee-aux-universites-a-conduit-au-recul-de-la-collegialite-et-a-une-coupure-entre-les-directions-et-les-communautes-universitaires/

[2] DENEAULT, La gouvernance, Montréal, Lux, 2013, p.10-12

[3] Voir, entre autres, les nombreux travaux de Philippe Hurteau qui démontrent, par exemple, le passage d’un financement d’État à une contribution individuelle, soit celle de la poche des étudiants : https://iris-recherche.qc.ca/publications/financement_des_universites_vers_une_americanisation_du-1

[4] À l’instar de la France, le Québec dérèglementera dès l’automne 2019 les droits e scolarité des étudiants internationaux dans le but, avoué, de diversifier le financement des universités.

[5] Voir, par exemple, le dossier spécial sur les universités québécoises : https://fqppu.org/wp-content/uploads/2017/10/Snesup-sp%C3%A9cial-Uqc.pdf

[6] ALTER, Norbert, Sociologie du monde du travail, Paris, PUF, 2012, p. 52.

[7] D’ailleurs, que comprendre du fait que l’expression « travailleurs académiques » n’existe pas en français ?

Le contenu et les avis exprimés dans ce blog sont ceux de son auteur et ne reflètent pas nécessairement la position officielle de l’Internationale de l’Education.