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« La mutation des espèces culturelles dans l’écosystème numérique. »

Publié 21 juin 2021 Mis à jour 12 janvier 2022
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Nous connaissons une mutation culturelle engendrée par la révolution numérique, évoquée de manière très poétique par l’écrivain Alessandro Baricco (2008, 2019), lorsqu’il parle d’une « mutation barbare », qui fait que nous vivions « en équilibre entre deux civilisations ». Cette mutation a conduit à une expansion des espèces culturelles au 21e siècle. Cette multiplication des espèces se caractérise par le fait que nous vivons dans l’écosystème numérique et trouve son sens dans ce qui a été récemment qualifié de coolture (Rincón, 2018).

Dans le cadre du cycle de conférences « Culture numérique et éducation » organisées par l’Internationale de l’Éducation en Amérique latine (IEAL) et l’Université pédagogique nationale d’Argentine (UNIPE) qui se tiendront entre mai et décembre de cette année, Omar Rincón donne un aperçu du contenu de la conférence du 21 juin 2021.

La mutation culturelle se traduit par de nombreuses métamorphoses, mais quatre d’entre elles sont particulièrement intéressantes d’un point de vue culturel :

  1. La civilisation numérique. Passage de la culture (civilisation de l’écrit, éclairée, argumentative et artistique) à la coolture(culture orale et visuelle, festive, fluide et numérique).
  2. L'expansion des espèces culturelles. Passage d’une société de médias (presse, cinéma, radio, télévision) et d’institutions culturelles (musées, bibliothèques, librairies, cinémas, théâtre et salles de spectacle) à une société de la transmédialité convergente accordant une place plus grande au divertissement.
  3. L'énonciation collective du message. Avant, le pouvoir était entre les mains de la personne qui produisait et transmettait du sens (intellectuel·le·s, enseignant·e·s, parents, classe politique, gestionnaires, artistes, médias, universités, églises...) pour les sociétés de masse où les citoyen·ne·s étaient le public et les spectateur·rice·s. Nous évoluons actuellement vers une société où les citoyen·ne·s décident de leur consommation, de leurs divertissements, de leurs rituels ontologiques dans les cultures et qui, de plus, peuvent s’exprimer dans leur esthétique, leur éthique et leurs récits.
  4. La narration comme message. Dans le domaine de la production culturelle, nous passons de la narration analogique, linéaire et d’auteur à une narration bâtarde remix/DJ, conçue pour rechercher le flux qui gagnera en viralité (Carrión, 2020).

Tout change, tout se transforme, mais tout continue. Ici, la clé consiste à jouer, puisque la logique des jeux vidéo s’impose comme étant le mantra actuel. La culture continuera d’exister, mais elle doit jouer le jeu du sens et de la symbolique de la coolture. Les médias et les institutions culturelles se réinventent pour jouer dans l’écosystème numérique et le mantra du divertissement, les citoyen·ne·s décident et jouent leurs consommations culturelles et jouentà produire leurs récits et leurs esthétiques. Les artistes et narrateur·trice·s culturel·le·s cherchent à gagner en viralité. Ces changements signifient que nous devons jouerà nouveau dans la production de symboles, de récits, d’esthétiques et de rituels culturels.

C’est ainsi que se construit l’utopie numérique et capitaliste, la coolture, qui nous informe et nous flatte parce que nous sommes des prosommateur·trice·s, des « citoyen∙ne∙s du Net » plutôt que des citoyen·ne·s tout court, des fans et des créateur·trice·s de messages et de valeur… Parce que nous construisons des sociétés décentralisées, auto-organisées et plus démocratiques… Parce que nous sommes plus libres et contre-culturel·le·s dans le numérique.

Mais nous vivons aussi une dystopie numérique, qui exprime ses pires pratiques à travers la dépendance, le contrôle par le biais des algorithmes et des big data et, finalement, nous transformant en membres de tribus et en substrat « numérique » à vendre sur le marché. Les êtres humains sont désormais des marchandises vendues par les maîtres du monde : Google, Facebook, YouTube, Amazon et Microsoft.

Et, au final, nous revenons aux cultures, au pluriel, puisqu’elles représentent le camp qui lutte pour la narration, l’énonciation et la souveraineté culturelle. À cet égard, il est essentiel d’intervenir dans les cultures mainstream classiques (Disney, Hollywood et musique pop), et dans ce que l’on appelle paradoxalement la contre-culture, le viral imposé par YouTube, Facebook, Google, Netflix, Instagram, Tik Tok et d’autres acteurs numériques.

Et pour intervenir et hacker, culturellement et politiquement, l’écosystème numérique et la coolture, il faut raconter, exprimer et donner du sens, depuis et avec les différents territoires culturels et les altérités : femmes, ethnies, sexualités, corporéités. L’appel à l’action consiste à diversifier, élargir, expérimenter des récits, des formats et des consommations pour sortir du piège de l’hégémonie culturelle made in USA.

La proposition finale est de lancer le dialogue interculturel des savoirs entre Jurassic Park(nous, les gens cultivés modernes) et The Walking Dead(les zombies numériques du petit écran).

Références

BARICCO, Alessandro, 2008, Los Bárbaros, Barcelone, Anagrama.

BARICCO, Alessandro, 2019, The Game, Barcelone, Anagrama.

CARRIÓN, Jorge, 2020, Lo viral, Barcelone, Galaxia Gutemberg

MARTEL, Fredérick, 2011, Cultura Mainstream, Barcelone, Taurus

RINCÓN, Omar, 2018, La coolture, revue Anfibia.

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Toutes les conférences se dérouleront en mode virtuel, sous forme de visioconférences, et seront diffusées en direct sur la page YouTube de l’UNIPE.

Les membres des syndicats affiliés à l’Internationale de l’Éducation dans la région peuvent contacter leur organisation pour s’informer des modalités d’inscription et de participation via la plateforme Zoom de l’IEAL. Les personnes qui s’inscrivent par l’intermédiaire de leur syndicat pourront bénéficier d’un certificat de participation.

Plus d’informations sur le site de l’IEAL : https://bit.ly/3haLsgi

Le contenu et les avis exprimés dans ce blog sont ceux de son auteur et ne reflètent pas nécessairement la position officielle de l’Internationale de l’Education.