Ei-iE

Mondes de l'éducation

La privatisation silencieuse

Publié 13 décembre 2016 Mis à jour 13 décembre 2016

Par Sylvain Marois, Fédération nationale des enseignantes et enseignants du Québec (FNEEQ-CSN)

Le phénomène de la privatisation en éducation est de mieux en mieux documenté. On constate qu’il s’agit d’une situation mondiale, qui affecte grandement les missions de l’éducation, de la maternelle à l’université, et qui prend, bien entendu, diverses facettes. Cela dit, quand on pense à la privatisation de l’éducation, on pense généralement aux grandes fondations, comme la Gates Foundation, ou à de grands groupes comme Pearson Institute ou Bridge International Academies. Sur ce dernier groupe, on soulignera le récent travail d’enquête de Curtis Riep et Mark Machacek, «  Scolariser les pauvres pour faire des bénéfices : Les innovations et les carences de Bridge International Academies en Ouganda ». Il existe un vaste éventail de pressions sur l’éducation, qu’elles viennent d’entreprises privées, notamment dans le secteur de la recherche universitaire, des fondations, qui ne subventionnent que ce qui leur rapporte ou répond à leurs critères et attentes, ou des grands philanthropes et autres philanthrocrates de ce monde. Au Québec comme dans le reste de l’Amérique du Nord, la privatisation, plus particulièrement dans les universités, a pris un visage plus discret et plus pernicieux. On pourrait résumer la situation en un transfert de la gestion du monde académique vers le technocratique ou managérial. En d’autres mots, au cours des dernières décennies, la traditionnelle cogestion collégiale exercée par la communauté universitaire est passée entre les mains des nouveaux « marchands du Temple ».

Enclosure

et improvement

À l’instar des ressources naturelles et humaines, le savoir doit, selon les adeptes du libre marché, être lui aussi harnaché, rentabilisé, sous la houppe du grand capital. Ce qui se déroule dans nos universités s’inscrit dans les processus de l’« enclosure » et l’« improvement », éléments phares de la révolution industrielle qui ont, notamment, privatisé les terres agricoles, sous le prétexte d’en améliorer la production, jugée insatisfaisante lorsque laissée entre les mains du simple fermier indépendant. On connait bien les multiples conséquences négatives sur les fermiers et sur les terres agricoles. Ainsi, dans cette même logique d’amalgamation des terres agricoles, sous le couvert de l’obsession de l’amélioration de la production, les disciples du fondamentalisme managérial souhaitent transformer le savoir en un produit exclusif et tarifé pour le vendre au meilleur prix. Cette vision idéologique du savoir créé, notamment par la recherche universitaire, a comme principal objectif de s’inscrire dans « l’économie du savoir » sur le marché international, un marché évalué à plusieurs centaines de milliards de dollars. Mais pour y participer pleinement, pour procéder à l’« enclosure » du savoir puis à son « improvement », il faut le privatiser. Mais comment privatiser un « bien » immatériel, reconnu comme un bien public, largement financé par les États avec des fonds publics et souvent encadré par des questions de droits d’auteur, sans parler de la liberté académique?

La privatisation en douce

Pour parvenir à privatiser le savoir et les autres « produits » de la recherche, il faut transformer l’essence de la gouvernance universitaire. L’objectif est de retirer toute forme de pouvoir à la communauté universitaire. D’abord en changeant les dirigeants, qui ne seront plus issus du corps enseignant, mais du secteur privé. Ce ne seront plus des intellectuels, mais des gestionnaires. Ensuite, on change leurs rôles, voire même leurs titres. Ainsi, le recteur devient « chef d’établissement » et son rôle en est un de collecteur de fonds et de promotion de « son » université, particulièrement à l’international. On accentue la compétition entre les établissements en prétextant l’émulation. On crée de nouveaux postes de doyens et on centralise le processus décisionnel entre quelques personnes seulement. Puis, on judiciarise les relations de travail. On voit ainsi de plus en plus d’avocats dans l’équipe de la gestion des ressources humaines ou aux tables de négociations. Enfin, pour réaliser tout ce travail, on embauche une véritable armada de gestionnaires, administrateurs et autres types de cadres. Au Québec, par exemple, la masse salariale qui a le plus augmenté dans les universités est justement celle des personnels de gérance. Selon des chiffres de la Fédération québécoise des professeures et professeurs d’université (FQPPU), entre 1997-98 et 2007-08 cette masse salariale a augmenté de plus de 200 %. Ajoutez à cette transformation institutionnelle une situation budgétaire difficile, qui découle des politiques d’austérité d’un gouvernement néolibéral, et vous avez la tempête parfaite. Les portes sont grandes ouvertes au privé!

Ce processus de privatisation interne est tout aussi insidieux que dangereux. Ces effets concrets sur la gestion et l’administration sont faciles à identifier, mais il faut aussi dire haut et fort qu’il entraine des conséquences graves pour les conditions d’étude et d’enseignement. Car si ce mode de gouvernance affecte les orientations et les missions des universités, il affecte aussi grandement l’offre de cours et de programmes et constitue un véritable danger pour la culture, la recherche fondamentale et la création de savoirs libres.

Le contenu et les avis exprimés dans ce blog sont ceux de son auteur et ne reflètent pas nécessairement la position officielle de l’Internationale de l’Education.