Ei-iE

Privatisation de l'éducation au Maroc – Un système éducatif à plusieurs vitesses et une société polarisée

Publié 31 janvier 2020 Mis à jour 31 janvier 2020

Par Khadija Abdous

Ce blogue résume les principales conclusions du rapport de recherche récemment publié, Privatisation de l'éducation au Maroc - Un système d'éducation à plusieurs vitesses et une société polarisée, qui souligne les tendances actuelles et les manifestations de la privatisation de l'éducation au Maroc. C'est aussi l'occasion de proposer des pistes d'action potentielles que le Maroc pourrait adopter pour améliorer le système éducatif du pays.

L’enseignement devient de plus en plus privatisé tandis que l’enseignement public est mis de côté

L’approche de l’éducation fondée sur le marché s’est progressivement emparée des systèmes éducatifs à travers le monde et le Maroc ne fait pas exception à ce mouvement de réforme de l’éducation. En fait, le Maroc a pris la tête de la privatisation de l'éducation par comparaison avec des pays voisins comme l'Algérie et la Tunisie, en particulier au niveau primaire. Et un nombre croissant d'écoles privées a fait son apparition dans le pays depuis 2000, principalement dans les grandes zones urbaines.

Toutefois, les tendances à la privatisation au Maroc remontent à 1983, lorsque le gouvernement a adopté un programme d'ajustement structurel. Ceci a ouvert la voie à l’implication croissante des institutions financières internationales comme la Banque mondiale et le FMI dans les décisions sur les politiques à suivre et a conduit au rôle décroissant de l'État dans l’offre de services sociaux vitaux comme l'éducation. La privatisation cadrait bien avec les politiques néolibérales qui prévalaient au cours de cette période et qui prévalent encore aujourd'hui.

Le gouvernement a mis en œuvre de nombreuses réformes de l'éducation depuis 1957, quand il y a eu une tentative de « Marocaniser » et d'unifier le système éducatif marocain après l’indépendance. Ces réformes ont abouti à la Vision stratégique 2015-2030 qui déclare explicitement que l'enseignement privé est un partenaire de l'enseignement public dans la généralisation et la réalisation de l'équité. Cependant, le dernier rapport de suivi du Conseil supérieur de l'éducation du pays, qui mesure les progrès réalisés de 2015 à 2018, démontre que les progrès sont trop lents et que la Vision stratégique du Maroc est peu susceptible d'atteindre les objectifs envisagés d'ici 2030.

Les principales parties prenantes interrogées dans la recherche, en particulier les représentant·e·s de syndicats d'enseignants et de partis politiques, ont déclaré que les réformes de l'éducation ont échoué jusqu'à présent en raison de l'absence d'une volonté politique de réforme. Ceci a conduit à l'état actuel de l'éducation où la qualité des écoles publiques diminue en faveur d'une augmentation de l'offre d'enseignement privé, obligeant les familles à investir dans l'enseignement privé de leurs enfants faute d'un meilleur choix.

La privatisation augmente l’inégalité éducative

L'État n'a pas de vision claire sur le rôle du secteur privé dans la réalisation de l’équité, car le privé s'adresse exclusivement à ceux·celles qui peuvent payer, tandis que plus de 80% de la population est laissé avec un système scolaire public dysfonctionnel. Il existe également une inégalité parmi les écoles privées, car les étudiant·e·s de la classe supérieure et de la classe moyenne fréquentent des écoles françaises, des institutions étrangères et des écoles privées de qualité relativement élevée. Ils ont de ce fait des expériences de vie différentes et sont exposés à un système de valeurs différent de celui des étudiant·e·s de la classe ouvrière et pauvres qui fréquentent des écoles privées à bas prix et des institutions publiques. Cela exacerbe les inégalités en matière d'éducation et va à l'encontre de l'objectif déclaré de la vision stratégique sur la réalisation d'une école d'équité et d'égalité des chances.

La faible réglementation du secteur privé

Le gouvernement a peu ou pas de contrôle sur le secteur de l'enseignement privé, car les frais de scolarité dans les établissements privés ne sont pas réglementés et le suivi de ces établissements n'est pas systématique. Pire encore, il y a un investissement dans le secteur de l'enseignement privé non réglementé de la part d’individus à tous les niveaux de direction dans le pays, ce qui pourrait remettre en cause leur impartialité en ce qui concerne la réforme de l'éducation dans le pays. L'absence d'un cadre réglementaire pour contrôler le secteur privé a également conduit à l’implication croissante de fonds d'investissement étrangers et d’acteurs internationaux dans le système éducatif marocain, souvent à des fins de profit.

La privatisation et la profession enseignante

La pratique de la profession enseignante manque de cadre juridique et réglementaire. La plupart des enseignant·e·s des écoles publiques font des heures supplémentaires dans le secteur privé pour des revenus supplémentaires. Par conséquent, le secteur privé, tout en se développant en utilisant principalement des enseignant·e·s du public, dépossède le secteur public de tout le potentiel de son personnel éducatif. La précarité de la profession d'enseignant·e du public a également augmenté avec l’embauche d’enseignant·e·s contractuel·le·s et l'avènement de Teach for All (une organisation qui place des enseignant·e·s volontaires non qualifié·e·s dans les écoles publiques) qui aggrave encore le statut appauvri des enseignant·e·s des écoles publiques.

Recommandations

La polarisation sociale que connaît le Maroc aujourd'hui est en partie causée par la ségrégation du système éducatif marocain, un système éducatif parallèle et à plusieurs vitesses où les étudiant·e·s éprouvent des valeurs différentes et vivent dans des « Marocs » différents au sein desquels ils pourraient ne jamais se croiser. Il en résulte que l'injustice sociale est exacerbée et que l'éducation n'est plus considérée comme un droit et un bien public qui doivent être préservés, mais plutôt comme une marchandise soumise à l'offre et à la demande.

Afin de dépolariser la société marocaine, l'État devrait:

  • Reconsidérer ses politiques éducatives et travailler activement à définir une vision plus claire de la réforme de l'éducation pour réunifier le système éducatif marocain et mettre en place un système qui apporte à tou·te·s les étudiant·e·s marocain·e·s des opportunités éducatives équitables;
  • Établir un cadre réglementaire solide pour surveiller le secteur de l'enseignement privé; et
  • Restaurer le statut de l'enseignant·e de l'école publique en fournissant des programmes de formation d’enseignant·e de qualité et un développement professionnel continu aux enseignant·e·s, et en améliorant leur situation financière.

Cela ne peut cependant pas se produire alors qu'il existe un conflit d'intérêts clair entre ce qui est officiellement déclaré au sujet de la nécessité de réformer l'éducation et les pratiques de ceux et celles au pouvoir, qui peuvent ne pas considérer l'intérêt général de l'ensemble de la société.

Le contenu et les avis exprimés dans ce blog sont ceux de son auteur et ne reflètent pas nécessairement la position officielle de l’Internationale de l’Education.