Nouvelle étude : près de la moitié de la population mondiale vit dans des pays qui consacrent davantage de ressources au service de leur dette qu’à la santé ou à l’éducation
Selon un nouveau rapport des Nations Unies, l’augmentation du fardeau de la dette dans une grande partie du monde oblige les pays en développement à réduire leurs dépenses en matière d’éducation, avec toutes les conséquences dramatiques que cela entraîne.
Une étude de 2025 de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement révèle que plus de 3,4 milliards de personnes, soit près de la moitié de la population mondiale, vivent dans des pays qui consacrent plus au remboursement de la dette qu’à des dépenses publiques telles que la santé ou l’éducation et compromettent ainsi le droit à l’éducation de millions d’enfants.
S’adressant aux membres de l’Internationale de l’Éducation à l’occasion d’un événement « La force du public » à Johannesburg la semaine dernière, Mugwena Maluleke, président de l’Internationale de l’Éducation (IE), a répété que cette crise du financement public ne relève pas du hasard, mais qu’elle est au contraire la conséquence de choix politiques :
« La question n’est pas de savoir s’il existe des fonds pour l’éducation et les services publics, mais plutôt : que choisissent de financer les gouvernements ? Dans les pays en développement, les dépenses consacrées au remboursement de la dette dépassent largement celles allouées à l’éducation. L’argent qui devrait servir à construire des écoles, à payer le personnel enseignant et à soutenir les apprenantes et apprenantes part dans les poches des créanciers. Dans le même temps, des milliards de dollars quittent chaque année notre continent par le biais de flux financiers illicites, de l’évitement fiscal et des transferts de bénéfices. »
Une double morale délétère
Ainsi que le montre le rapport des Nations Unies, le nombre de pays confrontés à un niveau d’endettement élevé a connu une hausse rapide ces dernières années, passant de 22 en 2011 à 59 en 2022. Cette hausse est en grande partie la conséquence des coûts liés à la réponse à la pandémie de COVID-19. Un fardeau plus lourd encore pour les pays en développement en vertu des taux d’intérêt excessivement élevés pratiqués par les créanciers privés, et qui explique pourquoi les pays africains remboursent en moyenne quatre fois plus que les États-Unis et huit fois plus que bon nombre de pays européens.
Le secrétaire général des Nations Unies, António Guterres, a évoqué les effets néfastes de cette disparité, tout en en soulignant les conséquences désastreuses pour l’économie mondiale :
« Comme elle touche principalement les pays pauvres en développement, cette ‘crise terrible de la dette’ ne pose soi-disant pas de risque systémique pour le système financier mondial. C’est un leurre. Partout dans le monde, l’alourdissement de la dette empêche de nombreux pays d’investir dans le développement durable. »
À l’heure actuelle, 36 pays sont classés par le Fonds monétaire international (FMI) « dans la catégorie des pays touchés par le surendettement, soit qu’ils sont en situation de surendettement, soit qu’ils présentent un risque élevé de surendettement », a poursuivi António Guterres. Seize autres pays paient également des taux d’intérêt insoutenables à leurs créanciers, ce qui porte le total à 52, soit près de 40 % des pays en développement. Tant qu’ils seront liés par ces obligations de remboursement, aucun de ces pays ne sera en mesure d’investir correctement dans la santé, l’éducation et d’autres domaines essentiels au développement durable, affirme le rapport des Nations Unies.
Des systèmes financiers obsolètes qui ont besoin d’être rénovés
Le rapport rejoint les conclusions d’une étude récente menée par l’IE et ActionAid, selon laquelle le Fonds monétaire international conseille encore et toujours aux pays de privilégier le remboursement de leur dette au détriment du financement des services publics.
Selon cette étude, même s’il prétend s’atteler à améliorer les résultats de l’éducation, le FMI n’a toujours pas adapté ses conseils par pays pour refléter ces nouvelles priorités et ne tient pas compte des spécificités de chaque pays. Le rapport de l’ONU ne fait que renforcer ces affirmations. Ses conclusions, en effet, reflètent le fait que le remboursement de la dette constitue encore et toujours l’objectif principal de l’architecture financière mondiale.
Pour véritablement se défaire de ce cadre obsolète et adopter un modèle qui privilégie l’investissement dans les services publics, le système financier mondial doit devenir plus inclusif et favoriser le développement, affirme le rapport. Les pays en développement doivent être invités à participer à la gestion de ces institutions, afin de garantir la prise en compte de leurs intérêts, et pas seulement de ceux des pays industrialisés.
Des recommandations auxquelles Mugwena Maluleke, président de l’IE, n’a pas manqué de faire écho :
« À l’heure actuelle, le FMI sert encore et toujours les intérêts des gouvernements, des créanciers et des multinationales des pays industrialisés. Il est conçu pour permettre l’exploitation dont ceux-ci se rendent coupables. Curieusement, l’austérité prônée par le FMI ne concerne pas les pays riches. C’est un scandale. »
Une voie à suivre
Les institutions financières mondiales ne doivent pas seulement donner davantage la parole aux pays en développement, elles doivent également adopter de meilleurs modèles d’assistance technique. L’une des solutions possibles est ce que l’on appelle les échanges « dette-éducation » (Debt4Ed), un outil promu par l’UNESCO. Les échanges Debt4Ed permettent à un pays de voir une partie de sa dette annulée s’il accepte d’investir les fonds ainsi économisés dans l’éducation. Le secteur de l’éducation du pays en question bénéficierait ainsi de fonds prioritaires pendant plusieurs années, un outil qui pourrait s’avérer particulièrement crucial pour les pays évoqués dans le rapport des Nations Unies.
Mais selon l’UNESCO, ces échanges ne doivent pas se substituer à un allègement plus large de la dette. Comme le souligne le président Maluleke, il ne faut pas perdre de vue les facteurs structurels à l’origine de la crise de la dette, tels que les créanciers privés ou les systèmes coloniaux d’extraction :
« Rejetons les politiques de pénurie. Démystifions l’idée selon laquelle il n’y a pas d’argent. Contestons les priorités qui financent les armes avant les écoles, les créanciers avant les enfants et les exonérations d’impôt avant les enseignants et enseignantes. Nous devons continuer à bâtir un mouvement suffisamment puissant pour faire en sorte qu’un enseignement public de qualité ne reste pas une vaine promesse, mais qu’elle soit pleinement financée et devienne réalité pour tous les enfants du monde. »