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Non au travail des enfants ! Oui à l’éducation! Les syndicats des enseignants luttent contre le décrochage scolaire à l’école primaire

Publié 5 juin 2008 Mis à jour 5 juin 2008

Le sourire radieux, Sara Marbouh salue son professeur avant de s’asseoir au premier banc de la classe, heureuse d’assister à son cours de géographie dans l’école Abbas Benani, au cœur de la ville sainte. A 14 ans, cette jeune fille consciencieuse n’est pas sans ignorer que l’éducation constitue un droit fondamental pour chaque enfant. Mais elle sait aussi à quel point ce droit peut être menacé.

Elle est la quatrième d’une une famille de cinq enfants. Une famille en proie à une misère accablante. Choyée, Sara est entourée de tout l’amour qu’une enfant puisse souhaiter, mais son dénuement n’en est pas moins grand. Son vieux père souffre de troubles de la vue, qui lui ont ôté tout espoir de pouvoir travailler un jour. Sa mère, elle, est analphabète et ne possède aucune qualification. Et c’est souvent le ventre vide que Sarah part sur le chemin de l’école.

Le directeur de l’école savait que la famille de Sara n’avait que très peu de moyens pour nourrir leur fille ou lui acheter des manuels scolaires. Mohammed Glioui s’en souvient : « Sara avait pris l’habitude de venir à la maison pour faire ses devoirs avec ma fille. Elle m’avait raconté les conditions de vie difficiles auxquelles elle devait faire face. Alors, le matin, je lui offrais souvent du lait et des gâteaux ou de quoi manger ».

Et puis un jour, Sara a cessé de venir à l’école. Elle avait 12 ans.

« Ma mère m’a obligée à travailler comme domestique dans une famille riche », nous raconte-t-elle. « Nous avons beaucoup pleuré, ma mère et moi. Mais nous savions qu’il n’y avait pas d’autre solution… et tout s’est passé très vite. J’étais à peine rentrée de l’école lorsque ma mère m’a annoncé que le lendemain quelqu’un viendrait me chercher. Les cinq premiers jours, je ne voulais rien avaler. »

Malika Hinda, la mère de Sara, se sentait profondément humiliée face à cette pauvreté qui l’obligeait à envoyer sa fille au travail. Elle imaginait les voisins lui demandant : « Mais où est donc Sara ? » et elle, préférant cacher la vérité : « Elle est partie voir des amis ». Sara commençait sa journée de domestique à 6 h 00 du matin. Après avoir préparé le petit-déjeuner aux enfants, elle passait le reste de son temps à travailler sans relâche. Selon Human Rights Watch, la majorité des enfants domestiques au Maroc travaillent de 14 à 18 heures par jour, sept jours sur sept, et gagnent entre cinq et 0,12 US $ de l’heure (entre 0,4 et 1 dirham).

La maîtresse de maison était une personne très cruelle. « Elle me traitait comme un objet », confie Sara. « Pour elle, je n’étais plus un être humain. Je n’étais qu’une simple servante. Dans cette demeure, j’étais privée de tout ce que la vie peut nous apporter de beau, et en particulier, la gentillesse. »

Aussitôt après avoir remarqué l’absence de Sara, le directeur Glioui et d’autres professeurs organisèrent une réunion pour discuter de son cas. Ils se rendirent à la maison de Sara pour tenter de convaincre ses parents de l’importance de s’investir dans une éducation à long terme plutôt que de rechercher le profit immédiat et éphémère. Ils promirent également que le syndicat des enseignants se chargerait de fournir les livres, les fournitures scolaires et les vêtements dont Sara avait besoin. Six semaines plus tard, les parents de Sara acceptaient la proposition.

« Grâce à Dieu, nous avons convaincu sa famille de renvoyer Sara à l’école », déclara Mohammed Glioui.

Sara, les yeux emplis de larmes, débordait de joie : « Je suis incapable de vous dire ce que je ressens. Il y a un monde de différences entre la cruauté de mes employeurs et la gentillesse de mes professeurs ».

A présent, Sara travaille beaucoup à l’école. Elle obtient de magnifiques résultats et nourrit l’espoir de devenir pédiatre afin de pouvoir s’occuper des enfants, tout comme d’autres se sont occupés d’elle.

Mohammed Glioui ne tarit pas d’éloges à son égard. « Sara est une jeune fille charmante et adorable. Excellente élève, elle est attentive en classe et pleine d’enthousiasme pour les études. Et nous continuerons à la soutenir afin que son rêve puisse un jour devenir une réalité. »

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Si Sara a pu être sauvée du décrochage scolaire à l’école primaire, c’est grâce au programme exceptionnel qu’a mis sur pied le Syndicat National de l’Enseignement, le plus important des syndicats d’enseignants au Maroc. Abdelaziz Mountassir, Vice-président du SNE et membre du Bureau exécutif de l’Internationale de l’Education, reste convaincu que le syndicat peut jouer un rôle stratégique dans la lutte contre le travail des enfants en veillant à ce que ceux-ci restent scolarisés.

Il confirme que « le travail des enfants est au centre des préoccupations du syndicat » et ajoute que « le travail des enfants se traduit par une perte d’emploi pour les travailleurs adultes. En tant qu’éducateurs, nous luttons contre le travail des enfants car il est de notre devoir de défendre leur droit à l’éducation ».

Selon le Ministère de l’Éducation marocain, près de 320 000 enfants abandonnent l’école chaque année, pour travailler en tant que domestiques ou dans le secteur agricole, les industries d’artisanat, ou d’autres secteurs de travail plus préjudiciables encore pour les enfants. Malgré la scolarité obligatoire jusqu’à 16 ans et un âge minimum de 15 ans pour être autorisé à travailler, il n’est pas rare de voir des enfants engagés comme apprentis, avant l’âge de 12 ans, dans les ateliers familiaux du secteur de l’artisanat.

Il est vrai que Fès doit sa réputation à la beauté de son artisanat et, partout, les plateaux de cuivre et les théières d’argent illuminent les boutiques pour touristes. Mais en réalité, tous ces objets brillent d’un éclat bien sombre lorsque l’on sait les conditions déplorables et la misère qui entourent leur fabrication. Karim, un jeune garçon, reconnaît qu’il travaille depuis l’âge de neuf ans. A la mort de son père, il s’est vu contraint de subvenir aux besoins de sa famille. « J’aimerais pouvoir lire un journal », nous dit-il. « Mais si je vais à l’école, qui travaillera pour ma mère ? »

La pauvreté reste un problème majeur, auquel vient s’ajouter l’analphabétisme. Parmi les femmes marocaines, le taux d’analphabétisme atteint plus 80% en milieu rural et 60% dans les villes. En ce qui concerne les hommes, ce taux s’élève à 50% en milieu rural et à 40% en zone urbaine. Trop souvent, les parents n’ont aucune conscience de la valeur que représente l’éducation pour l’avenir de leurs enfants ni le rôle essentiel qu’elle joue dans l’éradication de la pauvreté.

Depuis que l’initiative a été lancée, il y a trois ans, dans cinq écoles primaires de Fès, Abdelaziz Mountassir est devenu un fervent militant pour le programme de lutte contre le travail des enfants du SNE. Grâce à la motivation des enseignants et des directeurs, et aux compétences des dirigeants syndicaux nationaux, l’initiative a eu des répercussions à ce point positives qu’il est prévu d’élargir ce projet à quatre autres villes.

Mohammed Glioui estime que la réussite du programme est due principalement au fait que 96% des enseignants sont membres d’un même syndicat, le SNE. « Entre les enseignants et l’administration, c’est un même esprit de solidarité qui nous anime. Ensemble nous coopérons afin de trouver des solutions aux problèmes qui touchent les enfants et le syndicat a établi de très bonnes relations avec les parents. »

Par ailleurs, le programme a connu un succès inouï dans la diminution du taux de décrochage scolaire pour les jeunes enfants. Au cours de l’année précédent le début du programme, un total de 1 381 enfants a abandonné les cinq écoles combinées. Pendant la première année, le nombre des abandons s’est effondré pour atteindre 212, puis a décliné jusqu’à 116 dans la deuxième année et jusqu’à 121 dans la troisième.

Le programme est financé par trois organisations néerlandaises : la fédération syndicale FNV Mondiaal, Oxfam Pays-Bas, et le syndicat des enseignants AOb. Ensemble, ils ont réalisé un investissement de 300 000 €, échelonné sur trois ans. Trudy Kerperien, Secrétaire international de l’AOb, explique que le programme vise quatre groupes : les enseignants, les écoles, les familles et le monde politique.

Mais avant tout, il est nécessaire de s’attaquer au problème de base, c’est-à-dire garantir un environnement éducatif propre et sain. Ahmed Hraich est le coordinateur du programme à l’école du 18 Novembre, où il enseigne depuis 14 ans. Il se souvient de l’état de délabrement avancé dont souffrait l’école auparavant, avec ses vitres brisées et les ordures qui traînaient partout. L’odeur des toilettes dans la cour centrale devenait insoutenable. Aujourd’hui, les latrines ont été rénovées et toutes les ordures nauséabondes ont été éliminées. Le message que souhaite faire passer Ahmed Hraich est sans équivoque. Il pointe du doigt les murs fraîchement repeints, les portes de toilettes en bois de couleur turquoise et l’arrivée d’eau courante : « Ce projet a transformé notre école. Voyez comme tout est propre à présent. Les enfants du quartier sont très pauvres et une toilette propre est un premier pas important pour l’éducation des enfants ! »

Le programme prévoit également de financer les manuels scolaires, les cartables, les uniformes et d’autres fournitures scolaires pour les enfants nécessiteux, ainsi que la mise en place de petites bibliothèques dans les cinq écoles. Grâce au syndicat des enseignants français UNSA-Education, les livres en français côtoient à présent les collections de livres arabes. Des programmes d’alphabétisation de base sont également organisés pour les mères.

« Pour nous, cette bibliothèque est absolument indispensable », nous confie une mère. « Nous ne voulons pas que nos enfants courent les rues. Je veux que mes enfants puissent rentrer à la maison après l’école et lire tous ces livres que jamais je ne pourrai leur offrir. »

Abdellah Hijazi, coordinateur du programme à l’école Al Quods, reconnaît qu’il est également indispensable que les élèves puissent déchiffrer clairement ce qui est écrit au tableau ou sur les supports de cours. En effet, il aura fallu peu de temps aux enseignants pour faire le lien entre les résultats médiocres obtenus par certains élèves et la myopie dont ils étaient atteints. Dès le moment où ces élèves ont pu porter des lunettes, leurs résultats se sont sensiblement améliorés.

A ce propos, écoutons le témoignage du petit Said : « J’adore mes lunettes. Avant je ne voyais pas ce qui était écrit au tableau, mais aujourd’hui je peux tout lire sans problème. Sans elles, je pense que j’aurais probablement abandonné l’école ».

Le contact avec les familles et les communautés est également un élément central du programme. Les enseignants rencontrent les associations de parents, et s’efforcent d’établir le dialogue avec les familles. Chaque année, ils effectuent une analyse de risques pour chaque enfant. Les facteurs de risques élevés, à l’origine du décrochage scolaire, sont les suivants :

• Extrême pauvreté • Analphabétisme des parents • Parents sans emploi • Parents divorcés ou séparés • Violence domestique • Maladie ou décès des parents • Problèmes de santé physiques ou troubles mentaux • Résultats scolaires médiocres • Absences scolaires répétées

La majorité des élèves qui viennent à l’école sont issus de familles où règne le stress. Voilà pourquoi, les enseignants s’efforcent de créer un havre de paix qui puisse garantir la protection physique et émotionnelle des élèves. Le programme ne prévoit pas le recours aux châtiments corporels et cette absence de violence à l’école crée un univers diamétralement opposé aux dangers qui guettent dans la rue, voire à la maison. Dans la cour de récréation, le directeur Glioui bavarde avec une petite fille nommée Kawtar, en lui passant la main dans les cheveux. Il prétend qu’elle a huit ans, alors qu’elle n’en paraît que cinq. Contrairement aux autres filles, Kawtar porte le voile traditionnel et une longue djellaba. On aperçoit une cicatrice au-dessus de son sourcil droit, une meurtrissure violacée à l’endroit des pommettes et de grands cernes noirs sous ses yeux de couleur marron au regard inquiet. Après avoir été informé des blessures de la petite par le professeur, le directeur a demandé au père les raisons qui l’avaient poussé à battre sa fille. Le père, récemment sorti de prison, a prétendu qu’elle n’avait pas fait ses devoirs. Mais Kawtar sait que c’est faux. Elle jouait avec ses cousins lorsque c’est arrivé. « Ses cousins sont des garçons », nous confie le directeur d’une voix triste et pleine de rancœur. « Voilà pourquoi son père l’a battue. » Trudy Kerperien reste convaincue que ce type d’assistance est un gage de réussite du programme. Le syndicat se donne pour objectif d’améliorer la qualité de l’enseignement en développant les compétences professionnelles des enseignants, ce qui leur permettra d’exercer leur fonction avec plus d’efficacité et les motivera à approfondir leurs relations avec les élèves et les communautés. D’après elle, les éléments les plus importants sont l’attitude professionnelle des enseignants, leur souci d’acquérir de nouvelles connaissances et leur volonté de transformer leurs habitudes face à leur manière de travailler avec les enfants.

C’est ce que semble confirmer Rabia Mouyssi, enseignante à l’école Ouinat Alhajaj : « Nous avons obtenu des résultats extraordinaires depuis que nous organisons des classes d’étude après l’école et des cours de rattrapage pour les élèves en difficulté d’apprentissage ».

Rabia Mouyssi nous avoue également que les réunions avec les groupes partenaires et les ateliers sur les droits des enfants et la pédagogie de l’écoute lui ont été particulièrement utiles dans le cadre de sa profession. « Cela a transformé mes relations avec mes élèves. Je me sens plus proche d’eux à présent. Ensemble, nous cherchons des solutions et moi je leur apporte un soutien à la fois pédagogique et personnel. C’est un véritable sentiment de solidarité qui s’est installé entre nous. Pour eux, je suis le professeur, mais aussi leur mère, leur amie, bref… tout. Je les considère comme mes propres enfants. »

Rabia pose le bras sur les épaules de Mohamed et nous apprend que ce jeune élève est en proie à de nombreuses difficultés. Son père est alcoolique et sa mère souffre beaucoup de cette situation. « Je lui apporte ma présence, j’essaie de le soutenir et de lui parler. Grâce à cela, il ne pense plus du tout à abandonner l’école. »

Il y a peu, un de ses élèves avait abandonné l’école. Mais Rabia et quelques élèves l’ont convaincu de retourner à l’école. « Je suis très fière. Pour moi, il s’agit d’une victoire. Chaque fois qu’un élève abandonne l’école et traîne dans les rues, je m’en trouve profondément bouleversée. »

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L’initiative du syndicat vise également à rendre l’école plus agréable.

Sous le regard émerveillé d’une centaine d’enfants, un gros clown bouffon monte sur la scène et fonce la tête la première dans un ballon, évitant la chute de justesse. Les éclats de rire fusent de partout et résonnent dans la cour de l’école du 18 Novembre. Pourtant il n’aura pas fallu grand-chose : quelques bancs d’école assemblés les uns aux autres pour aménager une petite scène de fortune et quelques haut-parleurs tonitruants qui, en dépit de l’effet larsen, emplissent de joie le cœur des enfants qui rient, chantent et frappent tous ensemble dans les mains.

« Non à l’abandon scolaire ! Oui à l’éducation ! »

Tel est le refrain que l’on pouvait entendre de manière récurrente au cours de la représentation des militants de l’Association Maultaika des Jeunes pour le Développement (AMJD). Ces animateurs coopèrent avec les enseignants pour organiser, après l’école, des ateliers de peinture, de céramique, de création artistique, ainsi que des représentations théâtrales visant à diffuser un message sans équivoque sur l’importance de rester à l’école et de devenir de bons citoyens. Mohammed Ataiche, le président de l’association, est convaincu du rôle essentiel que peuvent jouer l’art et les activités culturelles dans la lutte contre le décrochage scolaire.

« Nous voulons montrer aux enfants que l’école n’est pas seulement un lieu d’étude ou de punition, mais également un lieu d’amusement où l’on peut exprimer sa créativité. Un enfant qui n’a pas l’occasion de participer à des activités récréatives est un élève qui n’étudiera jamais convenablement. »

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M’hammed Yazzough, le directeur de l’école, se félicite des efforts remarquables déployés par les enseignants qui travaillent sans relâche pour le bien-être de leurs élèves. « Je m’incline devant ces professeurs », nous dit-il avec humilité. Il regrette néanmoins que le gouvernement ne prenne pas suffisamment d’initiatives. « Le gouvernement a investi énormément d’argent dans des projets qui n’en valaient pas autant la peine. » M’hammed Yazzough a interpellé les membres du gouvernement afin qu’ils répondent au manque d’infrastructures scolaires, à la surpopulation dans les classes et au programme scolaire trop chargé.

Le SNE adhère aux revendications de M’hammed Yazzough et exerce de la pression sur le Ministère de l’Education afin d’obtenir un financement supplémentaire et le soutien des politiques. Quelques résultats ont déjà été obtenus et des représentants de ministères ont offert un espace pour aménager le siège du programme. Ils expriment également leur soutien pour l’extension du projet à d’autres écoles et à d’autres villes, initiative qui profitera à près de 15 000 enfants. Cela ne fait plus aucun doute : le projet du syndicat permet de changer les comportements et peut sauver des vies. Comme le souligne Boughour Houssin, directeur de l’école du 18 Novembre, « abandonner l’école peut équivaloir à une condamnation à mort. En traînant dans les rues, les enfants s’exposent au risque de la drogue et à l’influence des criminels ».

« Ramener un enfant à l’école, c’est lui redonner une nouvelle vie. Telle une plante qui dépérit, nous la soignons et nous lui donnons de l’eau pour qu’elle reprenne vie. La plupart de ces enfants qui ont un jour abandonné l’école sont, à présent, devenus de très bons élèves, et nous espérons qu’ils grandiront en bons citoyens et qu’ils apporteront leur contribution à notre communauté et à notre pays. »

Par Nancy Knickerbocker

Cet article a été publié dans Mondes de l'Éducation, No. 26, juin 2008.