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Mondes de l'éducation

Mettre fin à l’austérité de la joie dans l’éducation

Extrait d'un discours prononcé à l'occasion de la Conférence annuelle 2026 de la NEU

Publié 24 avril 2026 Mis à jour 24 avril 2026
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Je n’ai pas toujours voulu être enseignant. Je n’avais aucune idée de ce que je voulais faire après mes études secondaires, mais j’avais l’impression que tout irait bien tant que je ne me retrouvais pas à nouveau sur les bancs de l’école. Mais vers 25 ans, après avoir travaillé dans l’industrie musicale et en être ressorti assez désabusé, j’ai changé d’avis et je me suis inscrit à une formation certificative en éducation musicale. On m’a envoyé passer une journée dans le département de musique d’une école secondaire, et je n’exagère pas quand je dis que ce que j’y ai vu ce jour-là a changé ma vie. La musique était omniprésente. C'était une activité participative, très appréciée des enfants, d'un niveau exceptionnel, créative, ouverte à toutes et tous et très ludique. C'était une expérience vivante et authentique, tout simplement magnifique. J'ai fini par faire mon stage dans cette école, puis j'ai été embauché au sein du département en tant que jeune enseignant diplômé. Plus tard, lorsque le chef de département a quitté ses fonctions en cours d'année, j'ai pris la relève.

C’était une autre époque, avant la crise financière. Le programme scolaire laissait une grande place aux travaux pratiques. Les matières artistiques n’étaient pas limitées à une heure par semaine ni soumises à un système de rotation. Presque tous les cours de musique comportaient une dimension pratique et créative. En dehors des cours, il y avait des orchestres, des groupes de jazz, des chorales, des ensembles d’instruments à cordes, d’instruments à vent et de cuivres, des groupes de percussions africaines, ainsi que des clubs extrascolaires organisés tous les jours de la semaine. Le jeudi soir, nous animions un centre musical communautaire avec une chorale de parents et des cours de musique pour adultes. Chaque semaine, plus de 450 enfants bénéficiaient des cours individuels à l’école, dispensés par une immense équipe de professeurs itinérants. Beaucoup de ces cours étaient subventionnés, certains étaient même entièrement pris en charge par le département lorsque la situation familiale était trop difficile. Chaque année, nous emmenions l’ensemble des élèves de 7e année à un concert au Barbican : les 240 enfants, accompagnés d’une importante équipe éducative, quittaient l’école pour ce qui était, pour la plupart d’entre eux, leur première expérience de musique orchestrale en direct. Mais l’essentiel résidait dans la musique créée par les élèves. Nous ne nous considérions pas seulement comme des professeurs de musique, mais comme des facilitateurs : nous ouvrions les salles de répétition du département bien avant le début des cours le matin, pendant les récréations et la pause déjeuner, et bien après la fin de la journée pour que les enfants puissent s’exercer et jouer de la musique ensemble. Chaque été, les élèves de 10e année organisaient un festival de musique dans la cour de récréation où tous les groupes pouvaient se produire.

Les résultats aux examens étaient excellents, mais nous ne nous en sommes jamais vraiment souciés. Nous mesurions le succès du département à l’aune de l’engagement. Combien d’enfants s’adonnaient activement à la pratique musicale ? Combien participaient activement aux innombrables groupes, clubs ou concerts de l’école ? Quelle était la qualité de cette pratique musicale ? Combien d’entre elles et d'entre eux y prenaient plaisir ?

Puis, en 2010, après la crise financière, le gouvernement de coalition a été élu, Michael Gove et Nick Gibb ont rejoint le ministère de l’Éducation, et nous sommes entrés dans une ère d’austérité. Une austérité qui ne concernait pas seulement les dépenses, mais aussi l’imagination, la créativité, la pédagogie, l’ambition et la joie.

Le baccalauréat anglais de Gove et le Progress 8, parallèlement à l’austérité, ont marqué le début d’une ère de coupes sauvages dans les matières artistiques. Les élèves ont été activement découragés de se tourner vers les arts. Les inscriptions au certificat général d'études secondaires, ou GCSE (General Certificate of Secondary Education), et aux A-levels ont chuté. Le programme scolaire a été restreint et les possibilités de véritable créativité ont été limitées. Les heures de cours consacrées aux disciplines artistiques ont été réduites afin d'accorder plus de temps aux matières fondamentales, et les élèves ont vu leurs options limitées dans le cadre du GCSE. Les qualifications professionnelles ont été découragées et leur contenu réduit.

Cela fait maintenant près de deux ans que le gouvernement travailliste est au pouvoir. Nous avons assisté à la révision des programmes et des méthodes d’évaluation, ainsi qu’à la publication du récent livre blanc sur l’éducation « Every Child Achieving and Thriving » (Pour que chaque enfant réussisse et s'épanouisse). Les objectifs de ce livre blanc sont louables, bon nombre des idées qu’il contient sont les bienvenues et correspondent à ce pour quoi nous nous sommes battus. Nous voulons des écoles plus inclusives, où davantage d’enfants puissent bénéficier du soutien dont ils ou elles ont besoin dans le cadre de l’enseignement ordinaire. Nous voulons un programme scolaire plus diversifié, nous voulons des systèmes plus simples pour que les élèves ayant des besoins éducatifs particuliers ou en situation de handicap puissent bénéficier d’un soutien, nous voulons que tous les enfants aient droit à des activités éducatives enrichissantes. Mais nous savons aussi que le financement alloué à ces réformes équivaut en moyenne à un demi-poste d'assistant pédagogique par école primaire. 13 000 livres sterling par école primaire ne permettront pas d’opérer le changement radical dont nous avons besoin pour venir à bout d’une crise qui perdure depuis des années. Ces 13 000 livres seront englouties par une nouvelle augmentation salariale non financée, le gouvernement comptant une fois de plus sur les écoles pour réaliser des « économies d'efficacité ». Le ministère de l’Éducation a suggéré que des économies pourraient être réalisées en supprimant les postes de directeur adjoint et d’assistant pédagogique. Comment diable les écoles pourraient-elles favoriser une plus grande inclusion et proposer une vision radicalement différente de l'éducation des élèves ayant des besoins éducatifs particuliers ou une situation de handicap si on leur demande en même temps de supprimer les postes des responsables chargés de mener ce travail, ainsi que du personnel de soutien essentiel qui fournira l’aide spécialisée sur le terrain ?

Nous avons les classes les plus peuplées d’Europe. Plus d’un million d’enfants sont aujourd’hui scolarisés dans des classes de 31 élèves ou plus, un chiffre record depuis le début du siècle. Et ce, alors que les effectifs scolaires sont en baisse à l’échelle nationale. Les salaires des enseignant·e·s et du personnel de soutien ont baissé en valeur réelle. Nous savons que les écoles abordent une fois de plus une nouvelle année budgétaire sans pouvoir établir leur budget en toute confiance. Une augmentation partiellement financée de 6,5 % sur trois ans pour les enseignant·e·s, comme le propose le gouvernement, ne résout en rien les problèmes de recrutement et de maintien en poste dans l’enseignement. Et avec une inflation qui risque de remonter, cette augmentation salariale risque d’être lamentablement insuffisante et dépassée avant même d’être mise en œuvre.

Offrir une éducation complète ne peut pas se résumer à une simple démarche didactique. Cela doit être un acte d’amour. Mais cet amour a été utilisé comme une arme contre nous. Personne ne se lance dans l’enseignement pour l’argent. Mais la dignité au travail est le minimum que nous méritons. Depuis trop longtemps, les personnels de l’éducation doivent se débrouiller tant bien que mal dans un système défaillant. Depuis trop longtemps, nous soutenons un secteur en déclin, privé des investissements nécessaires. Nous connaissons toutes et tous des histoires d’enseignantes et enseignants qui achètent les stylos et le papier que les écoles n’ont plus les moyens de fournir. J’ai passé mes week-ends à écumer les boutiques de seconde main et les vide-greniers à la recherche de vieilles guitares hors d’usage que je pourrais peut-être réparer et réaccorder pour les utiliser en classe.

Nous avons également constaté l’impact dévastateur de la pauvreté infantile dans nos salles de classe. Nous savons qu’aujourd’hui, une école sur cinq gère des banques alimentaires. Comment est-il possible que, dans la sixième économie mondiale, en 2026, la pauvreté infantile soit en hausse ? 4,5 millions d’enfants vivent aujourd’hui dans la pauvreté, soit en moyenne 9 enfants pour chaque classe de 30 élèves. Pourtant, les gouvernements ne cessent de vanter l’éducation comme moyen de mobilité sociale tout en sabrant dans les budgets. Le livre blanc s’étend longuement sur les responsabilités des écoles dans les communautés à faibles revenus, sur la nécessité de relever le niveau et d’améliorer le taux de fréquentation. Mais pourquoi existe-t-il des communautés « à faibles revenus » ? Nous avons besoin de solutions sociétales, économiques et politiques à plus grande échelle pour accompagner la réforme de l’éducation. Dans un rapport du G20 publié l’année dernière, l’économiste et lauréat du prix Nobel Josef Stiglitz a mis en garde contre une « urgence en matière d’inégalités ». Le rapport souligne qu’une inégalité de cette ampleur n’est pas inévitable, mais qu’elle est le résultat direct de choix politiques. La libéralisation financière, l’affaiblissement des protections du travail et la privatisation contribuent toutes à l’aggravation des inégalités, tout comme la réduction des taux d’imposition des sociétés et des revenus les plus élevés. Nous vivons avec le sentiment d’une quasi-crise économique permanente et d’une inégalité galopante, mais les réponses de la classe politique semblent toujours être les mêmes. Nous ne pouvons pas attendre des personnels de l’éducation qu’ils endiguent la vague croissante des inégalités et de la pauvreté infantile alors que les gouvernements poursuivent sans relâche et aveuglément les politiques économiques mêmes qui sont à l'origine de ces conditions.

Sans financement, nous savons que, aussi nobles que puissent être les objectifs du livre blanc, ils ne se concrétiseront pas sur le terrain. Les écoles tournent à vide. Notre message au gouvernement doit donc être clair… Financez nos écoles, investissez dans les personnels de l’éducation, investissez dans nos enfants, investissez dans nos communautés. Le financement de l’éducation n’est pas une question de bureaucratie ; c’est une question de morale. Si nous voulons sauver l’éducation, l’austérité doit cesser. Pas en paroles, mais en actes.

Nous devons être le moteur de la lutte pour sauver l’éducation. Nous devons nous unir et rallier nos membres pour exiger un système éducatif qui réponde aux besoins des jeunes que nous formons. Je sais que nous en sommes capables. Nous sommes passés maîtres dans l'art de combattre l'apathie, de faire évoluer les mentalités, maîtres pour encourager et montrer ce qui est possible d'accomplir à force de persévérance. Nous avons atteint ce niveau de maîtrise parce que nous faisons cela tous les jours en tant qu’enseignantes et enseignants. Nous devons donc mobiliser l'électorat. Nous devons renforcer la conviction et la détermination de nos membres. Nous devons définir une vision de l’éducation qui vaille la peine d’être défendue. Et nous devons persévérer.

Malgré les nombreux défis auxquels nous sommes confrontés, j’ai de l’espoir. Un meilleur système éducatif est possible, et cela signifie qu’un monde meilleur est possible. J’y crois parce que je crois au pouvoir transformateur de l’éducation, je crois au pouvoir des travailleurs et travailleuses syndiqué·e·s, je crois aux jeunes avec lesquels nous travaillons chaque jour. Et je crois en nous. J’ai espoir en nous.

Ainsi, pour reprendre les paroles de la chanson entonnée par notre mouvement, depuis les grévistes de l’industrie du cigare de Charleston en Caroline du Sud en 1945, en passant par le mouvement des droits civiques aux États-Unis, jusqu’à ces femmes courageuses de Parliament Square attendant pacifiquement d’être arrêtées… « Au plus profond de mon cœur, j’y crois, nous triompherons, un jour. »

Regardez l'intégralité du discours (en anglais) ci-dessous:

Le contenu et les avis exprimés dans ce blog sont ceux de son auteur et ne reflètent pas nécessairement la position officielle de l’Internationale de l’Education.