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Cameroun: écoles sans maîtres, maîtres sans écoles

Publié 27 février 2006 Mis à jour 27 février 2006

Les écoles publiques camerounaises manquent de maîtres alors que des milliers d'instituteurs formés sont au chômage. Une inadéquation regrettable alors que de nombreux pays d'Afrique manquent, eux, d'enseignants qualifiés.

Quatre maîtres pour six classes: c'est la réalité de l'école publique de Balépipi, (environ 300 km au nord-ouest de Douala). Constituée de trois baraques en terre, elle manque d'enseignants, comme tant d'autres au Cameroun. Une situation qui serait assez banale en Afrique si, au même moment, des milliers d'instituteurs formés n'étaient au chômage ou n'avaient abandonné la craie pour réclamer plus de trente mois d'arriérés de salaire.

Fin décembre, les parents d'élèves de l'école de Balépipi ont renvoyé l'enseignant qu'ils payaient eux-mêmes 10.000 Fcfa (15 €) par mois (7 mois sur 12) dans l'espoir d'obtenir la nomination d'un instituteur plus qualifié dont le salaire serait pris en charge par le ministère de l'Education de base. L'oiseau rare n'est jamais arrivé bien que les parents aient remis les 70.000 Fcfa équivalant au salaire annuel du maître remercié au responsable local du ministère pour accélérer le processus. Las d'attendre, le directeur de l'école, qui assure déjà le cours moyen 2e année, s'occupe donc en plus du cours préparatoire.

Au Cameroun, on compte officiellement environ 11.000 écoles primaires publiques pour 55.266 instituteurs chargés d'encadrer près de 3 millions d'élèves, soit en moyenne un maître pour 54 élèves. Un ratio qui dépasse la norme fixée par l'Unesco qui est d'un enseignant pour 45 élèves.

Promesses non tenues Justin Nkodo, un statisticien qui a travaillé sur le projet de la carte scolaire en 2000, garde en mémoire les points noirs déjà observés à l'époque. "Quand vous quittez les villes pour les campagnes, quelle que soit la région, vous pouvez mesurer le désastre: des écoles à classe unique (les six niveaux assurés par un seul maître) des cours jumelés donnés par des gens sans formation, des établissements où plus de 85% d'enseignants sont bénévoles, etc. En lisant les statistiques officielles d'aujourd'hui, on se demande si le gouvernement se moque de la communauté éducative."

Au Cameroun, ce ne sont pourtant pas les maîtres qualifiés qui manquent. Depuis la réouverture en 95/96 des écoles normales d'instituteurs, fermées six ans plus tôt dans le cadre de l'ajustement structurel, environ 20.000 maîtres ont été formés. Seuls 1.700 ont été intégrés à la fonction publique. Environ 14.000 d'entre eux ont été engagés depuis 97/98 comme enseignants vacataires avec un salaire mensuel de 56.400 Fcfa (86 €) payés 10 mois sur 12. Les autres, plus de 4.000, sont carrément au chômage. Le recrutement de ces vacataires avait été fait sur la promesse d'une intégration à la fonction publique au bout de quatre ans. Une échéance dépassée depuis longtemps pour les premiers recrutés qui accumulent en outre entre 10 et 40 mois d'arriérés de salaire.

Excédés par ces promesses non tenues, les instituteurs arrêtent régulièrement les cours, descendent dans la rue et font des sit-in devant les services publics.

"Contraintes budgétaires"

Fin 2002, lors d'un discours à la Nation, le président Paul Biya avait annoncé le recrutement de 30.000 instituteurs. Un plan, qui consistait à intégrer tous les vacataires et à recruter progressivement les chômeurs, avait alors été adopté. Mais ce projet a buté sur les contraintes budgétaires invoquées par le ministre des Finances. Selon certains hauts responsables du ministère de l'Education de base, le gouvernement aurait gelé le recrutement des instituteurs pour se soumettre aux restrictions budgétaires imposées par la Banque mondiale et le FMI.

En réalité, nuance Jean-Paul Njoya, consultant de la Banque mondiale dans la stratégie sectorielle de l'éducation au Cameroun, les institutions financières internationales "indiquent rarement où les budgets doivent être réduits. L'Etat peut même s'opposer aux orientations de ces institutions".

Les deux ministères en charge des enseignements secondaires et de l'éducation de base détiennent avec le ministère de la Défense les enveloppes budgétaires les plus élevées. L'enseignement de base reçoit également des financements au titre de l'Initiative pays pauvres très endettés à laquelle le Cameroun est éligible. Des ressources qui cependant restent en deçà des besoins de plus en plus criants.