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Une école, ce n’est pas seulement un autre bâtiment

Publié 4 septembre 2006 Mis à jour 4 septembre 2006

Partout dans le monde, l’école publique est menacée et subit la concurrence du système privé. Dans les pays qui subissent des catastrophes naturelles comme le tsunami, la reconstruction d’écoles publiques de qualité prend une dimension particulière. Portrait de la situation au Sri Lanka.

Le 26 décembre 2004 restera marqué dans la mémoire de toutes les personnes vivant au Sri Lanka, cette île en forme de goutte de pluie située au sud de l’Inde au cœur de l’océan Indien. Cette journée-là, un tsunami provoquait une série de vagues énormes qui ont entraîné la mort de 46 000 personnes, provoqué des blessures à 16 665 personnes, détruit 182 267 maisons, anéanti 59 écoles et endommagé 123 autres écoles.

Azima Fasmi se souvient très bien de ce dimanche ensoleillé. Bien que ce soit congé, elle s’est rendue à l’école pour préparer ses cours. Seule enseignante dans la salle des profs, elle entendit soudain des enfants crier. Trois cents élèves assistaient à un cours de religion. Tout le monde courait. « Heureusement, personne n’a été tué, mais toute l’école a été détruite : la bibliothèque, les livres, le matériel… tout ! Mon mari est allé voir les dégâts dans l’après-midi, mais moi j’en étais incapable. Cela m’a pris un mois avant que je puisse y retourner… J’avais trop peur. »

J’ai rencontré cette professeure d’anglais en juillet dernier, à son école située à Beruwela, dans le sud du Sri Lanka. Aujourd’hui, elle se bat pour que son école soit rebâtie au même endroit, même si elle est située à 35 mètres de la mer. Toute la communauté est impliquée : les professeurs, la direction, les parents, les voisins. Tous ensemble, ils ont demandé une dérogation à la réglementation post-tsunami qui interdit toute construction à moins de 100 mètres de la mer.

Al-Haj Hanaffi, président du comité de secours de Beruwela, explique : « Notre ville a une longue histoire. Elle a été fondée il y a mille ans par des musulmans arrivés de la mer. C’est la première communauté musulmane au Sri Lanka. Cette école a été construite en 1924, c’est la première école pour filles musulmanes au Sri Lanka. C’est une école de très grande qualité. Plusieurs docteurs, avocates, leaders politiques et enseignantes ont été formées ici et travaillent dans notre communauté, qui est composée principalement de pêcheurs très pauvres. Ces gens-là ne pourraient pas déménager loin de la mer. »

Pour reconstruire cette école, qui représente le cœur de cette communauté, les enseignantes et les enseignants ont obtenu l’appui de leur syndicat. En effet, les syndicats sri-lankais de l’éducation ont pu obtenir du financement de l’Internationale de l’Éducation (IE), une organisation syndicale internationale qui représente 29 millions de membres dont la Centrale des syndicats du Québec (CSQ) est membre. Au lendemain du tsunami, l’IE a recueilli des fonds de ses syndicats affiliés représentés dans plus de 160 pays. Les fonds destinés à ce pays sont gérés par cinq syndicats sri-lankais de l’éducation affiliés à l’IE.

Les représentants syndicaux ont bien cherché un autre terrain pour reconstruire cette école, mais en vain. Ils étaient soit trop chers, soit trop éloignés. Ils ont donc trouvé une solution : une école de 4 étages construite sur pilotis sur les mêmes lieux.

« Cela a été une démarche très longue, » affirme l’architecte Priyam Hettipathinama. « Nous avons rencontré tous les professeurs et le comité de parents et nous avons développé, avec eux, un projet d’école qui soit convivial pour les élèves et les enseignants. Ce sera une construction de qualité où l’on retrouvera une salle d’ordinateurs, une bibliothèque, de grandes classes aérées, une aire de jeux. Nous sommes aussi très fiers du choix de couleurs, qui variera selon les groupes d’âge et qui créera un environnement propice aux études. » Les travaux de reconstruction ont débuté en juillet 2006.

La solidarité des enseignantes et des enseignants

« Ce que nous construisons, ce n’est pas seulement un autre immeuble », explique Angela Wijesinghe, Présidente du All Ceylon Union of Teachers (ACUT). Dès le 30 décembre 2004, à peine 4 jours après le désastre, Mme Wihesinghe a communiqué avec le secrétaire général de l’Internationale de l’Éducation, Fred van Leeuwen. Un comité formé des cinq syndicats sri-lankais affiliés à l’IE a été mis sur pied et a agi immédiatement pour venir en aide aux enseignants et aux élèves victimes du tsunami. Quelques semaines plus tard, les fonds ont commencé à arriver au Sri Lanka. Deux responsables de l’IE ont visité les différentes régions affectées par le désastre. L’une des premières actions fut d’offrir des sessions de thérapie post-traumatiques.

En février 2005, l’IE s’est montré intéressée à reconstruire des écoles et s’est entendue avec le ministère de l’Éducation sur le choix de 11 écoles réparties dans toutes les régions du pays touchées par le tsunami et fréquentées par les différentes communautés culturelles : les cinghalais, les tamouls et les musulmans. Une somme de 4 millions d’euros a été allouée à leur reconstruction. Le 10 octobre 2005, les plans ont été approuvés par l’IE et, le 22 octobre, une cérémonie officielle a eu lieu dans une autre école située à l’est de Beruwela, le collège Shariputra à Ahangana. Je me suis également rendu dans cette école située à 100 mètres de la mer.

Cette école comprend 8 bâtiments. Elle est fréquentée par 1200 élèves de la maternelle jusqu’au niveau pré-universitaire. Lors du tsunami, deux bâtiments se sont effondrés et les six autres ont été sérieusement endommagés. Tout le matériel scolaire a été détruit. « Je ne pouvais même pas trouver une chaise en bon état, » se souvient la directrice, Padmi Sapukotana. «Nous avons trouvé cinq corps sous les décombres. »

Les travaux de démolition sont maintenant terminés et la reconstruction a débuté en avril 2006. Les cours, eux, ont recommencé quelques mois après le tsunami dans des abris temporaires construits par l’UNICEF. « Mais c’était très difficile, les enfants étaient traumatisés. Je suis allé dans les camps avec d’autres enseignants pour rencontrer les parents et convaincre les enfants de revenir à l’école », explique Jagath Rajipakse, secrétaire du Sri Lankan Independent Teachers’ Union (SLITU). « L’enjeu était de taille : ces enfants ne pouvaient pas rester sans éducation, surtout les milliers d’orphelins. »

« Mais aujourd’hui, nous avons très hâte d’emménager dans la nouvelle école, car enseigner sous un abri, c’est très pénible, » ajoute-t-il. « Il n’y a pas de cloison. Quand il pleut, nous enseignons avec notre parapluie. C’est très difficile de motiver les élèves dans de telles conditions. »

Heureusement, les travaux vont bon train et l’école sera reconstruite dans quelques mois.

Luc Allaire Juillet 2006 Centrale des syndicats du Québec (CSQ)