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Éducation de la petite enfance: Qualité ou quantité?

Publié 4 septembre 2008 Mis à jour 4 septembre 2008

Il est 9h30, par une journée grise à Bruxelles. Sur le terrain de jeux aux couleurs bariolées de la crèche Cardinal Mercier, 15 bambins gigotent et courent dans tous les sens, indifférents à la pluie qui s’annonce. Séverine Ndeye, l’une des trois puericultrices qui veillent attentivement sur eux, rappelle sa classe de jeunes enfants à l‘intérieur pour qu’ils commencent leurs activités du matin. « Il va maintenant pleuvoir dans la salle de classe! », dit-elle en montrant cinq grands bassins remplis d’eau et une multitude de récipients et de jouets.

Depuis plus d’une décennie, l’IE travaille à affirmer et à promouvoir le droit fondamental de tous les enfants à une éducation de la petite enfance de qualité. Et cette crèche belge, destinée à des enfants allant des nouveaux-nés aux petits de trois ans, est fière de respecter le Code de Qualité pour l’accueil d’enfants établi par le gouvernement de la Communauté française: des locaux adaptés, un personnel qualifié, une formation continue du personnel, un suivi médicale préventif, et l’égalité d’accès.

L’alimentation, ainsi que le sommeil, les besoins physiologiques et le jeu font tous partie intégrante du développement affectif, intellectuel et social des enfants. L’Education de la petite enfance (EPE) a pour objectif, non seulement de préparer les enfants à l’école primaire, mais aussi à la vie, de la même façon que toutes les autres phases du processus éducatif.

Dans les pays en développement, où l’Education pour Tous (EPT) est encore loin d’être la réalité, l’accès à l’EPE est très limité. Celle-ci est le plus souvent organisée à titre privé, et n’est par conséquent accessible qu’aux enfants des familles les plus aisées. En d’autres termes, il règne une inégalité d’accès flagrante.

L’EPE constitue assurément un objectif primordial des initiatives qui visent à la privatisation de l’éducation. Même si la situation varie d’un pays à l’autre, il est clair que l’on constate une tendance à la hausse en ce qui concerne les inscriptions dans les établissements privés d’éducation de la petite enfance. Dans les pays industrialisés, la demande pour ces services est en augmentation, un nombre plus important de femmes en âge d’enfanter occupant aussi des emplois de longue durée. Toutefois, la demande a tellement excédé l’offre que des prestataires non agréés sont à présent entrés en jeu afin de profiter de la situation.

Des recherches récentes menées en Espagne ont révélé que plus de la moitié des places disponibles pour les enfants de moins de six ans se trouvent dans le secteur privé. L’étude nationale, sur la qualité dans les services pour la petite enfance et l’évaluation de la demande a établi que près de 400 centres d’accueil privés opèrent sans autorisation et ne respectent donc pas les exigences minimales en matière de garde des très jeunes enfants. Il est dès lors compréhensible que cette information ait suscité une controverse considérable au sujet de la prolifération de crèches non agréées. L’absence de supervision adéquate, de personnel qualifié ou d’espace suffisant peut avoir des conséquences sur la santé et le développement des enfants. C’est la raison pour laquelle des centres improvisés disposant d’un personnel de garde en nombre insuffisant ou non qualifié ne peuvent pas garantir la qualité des services fournis, ni a fortiori la sécurité des enfants.

Cette étude a également souligné une grave pénurie d’éducateurs qualifiés spécialisés dans la petite enfance, lesquels ne représentent que 34% du personnel dans les établissements publics et près de 36% dans les centres privés. Les chercheurs ont établi que 60% d’entre eux avaient suivi une formation professionnelle et pour beaucoup, pas plus d’un an, mais que la majorité du personnel travaillant dans les crèches privées ne possédait absolument aucune qualification.

Certaines entreprises ouvrent des jardins d’enfants destinés aux enfants de leurs employés, mais sans autorisation spécifique. D’autres initiatives privées, appelées « ludothèques », sont simplement des centres récréatifs accueillant les très jeunes enfants, et ce de 8 à 20 heures. Des crèches privées non déclarées sont même créées dans des appartements de particuliers afin d’accueillir des groupes d’enfants pendant que leurs parents sont au travail.

Les organisations espagnoles affiliées ont alerté le gouvernement quant à la nécessité que la qualité de l’EPE ne se trouve pas compromise par une augmentation du nombre des centres non réglementés.

José Campos, Secrétaire général de la Federación de Enseñanza de Comisiones Obreras (FE-CCOO) et membre du Bureau exécutif de l’IE, se montre critique à l’égard de cette tendance inquiétante: « ces dernières années, de nombreuses promesses politiques ont été faites afin de renforcer l’organisation de l’EPE, mais le gouvernement n’a pas alloué les ressources nécessaires ».

Vider l’EPE de son aspect éducatif a pour effet de réduire les coûts et aide les autorités à répondre à la demande croissante. Cependant, l’EPE n’est pas uniquement une garde de jour, affirme Carlos López, Secrétaire général de la Federación Española de Trabajadores de la Enseñanza de UGT . « Il s’agit au contraire d’un stade capital dans le développement de l’enfant, et des premières étapes de son processus d’apprentissage », insiste-t-il.

La FETE-UGT affirme que, pour sauvegarder la qualité, les 100 millions d’euros récemment alloués à l’EPE devraient être entièrement administrés par les autorités éducatives, et non partagés avec les services sociaux.

Afin de se faire une idée plus complète des questions et des défis auxquels cet important secteur de l’éducation est confronté, l’IE a commandé une enquête sur l’organisation et le financement de l’EPE en Europe. Celle-ci est menée par Dr Mathias Urban, Directeur du département Petite enfance et Profession au Centre international de recherche et de développement de l’université Martin Luther, en Allemagne. Les conclusions de cette enquête seront présentées lors du Séminaire paneuropéen de l’IE consacrée à l’EPE qui doit se tenir à Malte au mois d’octobre, et permettra aux membres de l’IE de défendre plus efficacement les services d’éducation de la petite enfance dans l’ensemble de l’UE.

Il y reste beaucoup de travail à accomplir, car le Rapport mondial de suivi sur l’EPT 2008 révèle que les programmes d’éducation pour des enfants âgés de moins de 3 ans sont largement négligés. Dans les pays où des systèmes d’enseignement préprimaire existent , ils associent hélas trop souvent des taux d’inscription très faibles à un nombre insuffisant d’enseignants, et à des professionnels formés encore moins nombreux.

Cela ne semble pas être le cas à la crèche bruxelloise. Séverine et ses collègues guident doucement leur classe de bambins à travers les flaques qu’ils ont créées en jouant. « Il nous faudra cependant davantage de personnes pour nous aider à sécher la classe! »

Par Eva Gorsse

Cet article à été publié dans Mondes de l'Éducation, No. 27, septembre 2008.