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Crise économique: « Comment en sommes-nous arrivés là? »

Publié 29 juin 2009 Mis à jour 29 juin 2009

La pire crise économique depuis la grande dépression a exposé l’échec d’une stratégie de croissance économique obsolète basée sur une consommation soutenue par l’endettement.

L’éclatement de la bulle spéculative immobilière aux Etats-Unis l’an dernier a provoqué une crise financière mondiale. Ces deux événements plongent actuellement les Etats-Unis et les autres économies dans une dangereuse récession mondiale. Ces éléments en sont seulement les causes immédiates, trois déséquilibres fondamentaux sous-jacents constituent la cause première de la crise actuelle : un déséquilibre entre les Etats-Unis et l'économie mondiale; un déséquilibre entre le secteur financier et l’économie réelle; et un déséquilibre en terme de pouvoir de négociation entre les travailleurs et leurs employeurs. Ces trois déséquilibres doivent être corrigés de façon à ce que l’économie américaine redevienne compétitive à l’échelle internationale, redevienne durable et assure un large partage des revenus.

La cause immédiate de cette récession est la conjonction d’une crise immobilière et financière.

L’éclatement de la bulle immobilière américaine a détruit des billions de dollars de patrimoine des ménages et réduit la solvabilité des sociétés financières sous-capitalisées. La difficulté d’obtenir un crédit auprès des sociétés financières elles-mêmes en difficulté a freiné la croissance économique et contraint les employeurs à supprimer des emplois et réduire les salaires. Parallèlement, les consommateurs ont fortement réduit leurs dépenses en raison de la contraction de leur patrimoine, ralentissant davantage l’activité économique.

Il existe un déséquilibre fondamental sous-jacent entre les économies des Etats-Unis et celles des autres pays.

Un déficit insoutenable des comptes extérieurs oblige les Etats-Unis à emprunter un montant approchant 5% du revenu national afin de payer des biens et services que nous consommons mais ne produisons plus. Ce déséquilibre externe a été soutenu par les partenaires commerciaux asiatiques qui ont investi dans des actifs libellés en dollar américain, tels que les bons du trésor américain et des titres adossés à des créances hypothécaires. Cet investissement a, pour sa part, maintenu la valeur du dollar – et l’avantage concurrentiel de nos partenaires commerciaux asiatiques. Au cours des dix dernières années, les excédents commerciaux de nos partenaires commerciaux asiatiques ont alimenté un ‘excès d’épargne mondiale’ qui a contribué à la bulle immobilière américaine. Si, en tant que nation, nous ne parvenons pas à produire plus de valeur afin de financer notre consommation, nous serons contraints, d’une façon ou d’une autre, à consommer moins.

Il existe un déséquilibre fondamental sous-jacent entre le secteur financier et l’économie réelle.

Dans une économie performante, le secteur financier devrait servir l’économie réelle en transformant l’épargne en investissement productif. Cependant, la dérégulation financière a eu pour conséquence de détourner les ressources économiques des investissements de productivité dans l’économie réelle vers le secteur financier.

Il existe un déséquilibre fondamental sous-jacent entre les pouvoirs de négociation des travailleurs et des employeurs

Ce déséquilibre est dans une large mesure responsable de la stagnation des salaires au cours des 30 dernières années qui a cassé le lien entre productivité et augmentation des salaires et ouvert un gouffre en terme d’inégalités salariales. L’un des moyens mis en œuvre par les travailleurs américains pour compenser la faible croissance des salaires a été de contracter un endettement personnel élevé. Pendant des décennies, les Etats-Unis ont poursuivi une stratégie de croissance économique reposant sur les bas salaires et une consommation soutenue par l’endettement. Les bulles de la dette et des actifs ont provisoirement masqué l’échec de cette stratégie, mais ces faiblesses ont été exposées par la crise actuelle.

Un déséquilibre fondamental entre le gouvernement et les marchés a exacerbé les trois autres déséquilibres.

La dérégulation financière (ainsi que l’innovation financière) a facilité un endettement élevé des ménages, puis n’ont pu empêcher l’éclatement de la bulle immobilière de déclencher une crise financière mondiale. L’incapacité du gouvernement à garantir les droits des travailleurs constitue une raison importante du déséquilibre croissant en terme de pouvoir de négociation entre les employés et les employeurs. Les déséquilibres non viables de l’économie mondiale sont imputables aux politiques monétaires, commerciales et en matière d’investissement étranger du gouvernement américain qui ont favorisé – au lieu de contrecarrer – les intérêts des sociétés transnationales, des institutions financières et des ménages aisés.

Cette récession est différente des précédentes.

Les premières reprises économiques de l’après guerre ont pris fin à cause de décisions politiques prises par la Federal Reserve afin de lutter contre l’inflation par l’augmentation des taux d’intérêts. Les deux dernières reprises économiques, en revanche, ont pris fin avec l’éclatement de la bulle des actifs et des valeurs boursières en 2001 et de la bulle immobilière en 2008-2009. La baisse des prix de l’immobilier est bien plus forte que celle des valeurs boursières en 2001 et la récession actuelle sera certainement bien plus grave.

Les instruments politiques qui ont été employés avec succès lors des récessions précédentes ne seront pas efficaces cette fois.

Dans le cas des récessions causées par des politiques, la Federal Reserve pourrait s’attendre à ce qu’un retournement de politique – la baisse des taux d’intérêt – puisse stimuler la croissance économique dans les industries sensibles aux variations des taux d’intérêt. Cependant, il y a peu de chances que les réductions des taux d’intérêt puissent relancer l’économie à la suite d’une déflation des actifs. Les taux d’intérêt réels sont à un niveau historiquement bas mais n’ont pas permis jusqu'à présent de relancer l’économie. Une politique fiscale anticyclique est impérative mais les plans de relance fiscale promulgués en 2008 et 2009 ont été trop modestes pour contrecarrer les effets combinés de l’éclatement de la bulle immobilière et de la crise financière mondiale.

Pour être efficaces, les plans de relance doivent corriger le déséquilibre fondamental sous-jacent dans notre économie.

Cette crise économique ne s’inscrit pas dans un cycle économique ordinaire, elle représente l’échec d’un modèle économique obsolète. Nous ne pouvons plus perpétuer une stratégie de croissance reposant sur les bulles d'actifs, les bas salaires, et la consommation soutenue par l’endettement.

Corriger le déséquilibre entre l’économie nationale et l’économie mondiale exige que nous produisions plus ce que nous consommons.

La compétitivité des Etats-Unis doit être renforcée à travers les investissements publics de façon à faire de notre main d’œuvre une des plus performantes au monde et des infrastructures de transport, d’information et de communication de rang mondial. Un programme de relance porté par l’investissement public soutiendrait l’investissement privé et jetterait les bases d’une croissance économique plus durable qu’une croissance reposant sur un endettement élevé et les bulles d'actifs. Les partenaires commerciaux asiatiques doivent également réformer leur modèle de croissance extrêmement axé sur l’exportation de façon à consommer davantage ce qu’ils produisent et réévaluer leurs devises.2

Corriger le déséquilibre entre le secteur financier et l’économie réelle exige une reforme réglementaire de nos marchés de capitaux.

Une nouvelle régulation de nos marchés financiers est essentielle afin de garantir la sécurité et la bonne santé des institutions assurées et régulées et de prévenir l’exploitation des investisseurs et des consommateurs.3 En tant que pays nous devons consacrer moins de ressources à la spéculation financière et davantage aux investissements de productivité dans les emplois verts, l’infrastructure, l’éducation et la santé.

Corriger le déséquilibre en matière de pouvoir de négociation entre les travailleurs et les employeurs.

Les Etats-Unis n’ont pas d’autre alternative que de revenir à une stratégie économique de partage de la prospérité – une stratégie qui a connu un succès remarquable pendant les trois décennies de l’après guerre. Le Employee Free Choice Act(EFCA) contribuerait à inverser le déséquilibre croissant en matière de pouvoir de négociation entre les employés et les employeurs, à rétablir le lien entre salaires et gains de productivité et à reconstruire la classe moyenne américaine. Les autres changements politiques nécessaires incluent une augmentation du revenu minimum et des politiques fiscales et monétaires visant à promouvoir le plein emploi.

Cet article a été rédigé par Ron Blackwell de l'American Federation of Labor and Congress of Industrial Organizations (AFL-CIO).

Notes de bas de page : 1. Lors d’une réunion à la Maison Blanche le 18 septembre 2008 après la faillite de Lehman Brothers, le Président Bush a demandé à ses conseillers économiques, « Comment en sommes-nous arrivés là? » Jo Becker, Sheryl Gay Stolberg, Stephen Labaton, "White House Philosophy Stoked Mortgage Bonfire", The New York Times (8 décembre 2008). 2. Conseil exécutif de l'AFL-CIO, "China Trade: Beggars and Neighbors" (3 mars 2009). 3. Conseil exécutif de l'AFL-CIO, "Financial Regulation" (5 mars 2009).