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Assassinats d'enseignants en Colombie: Vingt ans d'impunité

Publié 3 juin 2010 Mis à jour 23 mars 2011

Plusieurs hommes masqués sont entrés dans la classe et l’ont abattu, en plein cours. Ils ne lui ont pas laissé le temps de dire un mot. L’un des hommes masqués a soulevé le corps sans vie de notre professeur et a dit : « Cet homme devait mourir parce qu’il enseignait des idées nuisibles. Nous pourrions vous tuer vous aussi. Alors faites en sorte de ne pas suivre ces idées nuisibles, si vous souhaitez rester en vie ».

Ce témoignage a été recueilli par le Dr Mario Novelli dans un rapport réalisé pour l’IE en 2009 et intitulé : « Guerre dans la salle de classe » ( Colombia’s Classroom wars). C’est un enfant qui parle, témoin direct du meurtre. Mais, qui sont ces hommes masqués et quelles sont ces idées nuisibles dont ils parlent ?

En Colombie, plus de trois millions de personnes ont abandonné leur foyer et leurs terres, craignant d’être prises au piège dans les conflits qui opposent les différents groupes armés : la guérilla de tendance marxiste, l’armée, les narcotrafiquants et les groupes paramilitaires d’extrême droite. Le quotidien des écoles en zones rurales illustre parfaitement cette situation : les guérilleros utilisent les écoles comme plates-formes pour obtenir de l’aide auprès de la communauté locale, l’armée les transforme en bases pour mener leurs opérations d’enlèvements – les hélicoptères atterrissent dans la cour de récréation et les soldats y passent la nuit –, les narcotrafiquants s’en servent pour dissimuler la drogue, et les groupes paramilitaires y font irruption pour éliminer les personnes considérées comme des objectifs militaires légitimes: les enseignants. Enfin, les élèves sont enrôlés dans la guérilla et les factions paramilitaires, et l’on estime qu’il existe entre 8.000 et 10.000 enfants-soldats (Human Rights Watch, 2010).

Les travailleurs du secteur de l’éducation sont les principales victimes de ces assassinats ciblés. La majorité d’entre eux militent activement au sein d’un syndicat et, en tant que tels, ils s’opposent ouvertement au programme néolibéral mis en place depuis 2002 sous la Présidence d’Álvaro Uribe, lequel prévoit des restrictions budgétaires et la privatisation des services publics-notamment la santé et l’éducation-ainsi que celle des entreprises nationales et des ressources naturelles. Comme l’explique le Dr Novelli dans son rapport, bien que les syndicalistes du secteur de l’éducation « aient été la cible de tous les groupes armés impliqués dans le conflit colombien, ce sont les organisations paramilitaires qui ont été les plus actives et il existe de nombreux témoignages fiables dénonçant les liens étroits qu’elles entretiennent avec divers départements de l’Etat colombien ».

Les escadrons de la mort

L’origine des organisations paramilitaires remonte aux années 1960, à l’époque où les grands propriétaires terriens soutenaient les groupes armés en vue d’assurer leur protection contre la guérilla et d’éviter la réforme agraire imminente prévoyant une nouvelle répartition des terres plus équitable entre les paysans.

C’est ainsi que commence une histoire sanglante, entachée d’assassinats et de violations des droits humains perpétrés par ces groupes armés, dont le nombre et l’influence ne cesseront d’augmenter, et qui tisseront des liens « complexes, souvent contradictoires, avec le pouvoir politique en place, les oligarchies locales et les cartels de la drogue ». On parle désormais de « parapolitique », en référence aux liens qui existent entre les élus politiques, partisans du Président Uribe, et les organisations paramilitaires. « La parapolitique a démontré que l’Etat n’était pas une victime », affirme Novelli dans son rapport. « Une grande partie des élites régionales et nationales jouant un rôle important au sein de l’Etat, qu’il s’agisse de hauts fonctionnaires du gouvernement ou de personnalités politiques élues par les citoyens, ont ainsi créé des coalitions avec les paramilitaires et les narcotrafiquants afin de consolider leur pouvoir à l’intérieur et en dehors de l’Etat et modifier les compétences politiques ».

Faire entendre la voix des enseignants

Afin d’élaborer de nouvelles stratégies permettant de remédier à cette situation, l’Internationale de l’Education a organisé à Bogota, en avril, plusieurs journées de formation en collaboration avec la FECODE, la plus importante fédération syndicale de l’éducation en Colombie et la plus touchée par la violence politique.

Cette collaboration a permis de faciliter les échanges d’informations et la coopération entre les organisations syndicales de tout le pays. Les données collectées à cette occasion révèlent que, entre 1991 et 2010, 873 enseignants ont été assassinés, dont 13 entre janvier et avril de cette année. Plus de quatre-vingt dix pour cent des assassinats ne font l’objet d’aucune enquête ou n’aboutissent jamais à l’identification des coupables.

Les témoignages des participants ont également démontré que les intérêts économiques se révèlent un élément-clé pour expliquer le déplacement forcé de communautés entières, en général les plus pauvres et les plus vulnérables tels que les communautés autochtones, dans le but de libérer des terres qui ont ensuite été transformées, grâce à l’apport de capitaux étrangers, en exploitations minières et en cultures intensives, comme les plantations de palmiers à huile destinées à la production de biocarburants. Dans son rapport, l’ Asociación de Educadores d’Arauca explique : « Avec la découverte des gisements de pétrole et l’expansion des guérillas, ce secteur acquiert une grande importance pour le pays et les intérêts étrangers, du fait des ressources naturelles existantes. La région pétrolifère de Caño de Limón est un Etat nord-américain dans l’Etat, et nul n’ignore plus les mesures de sécurité renforcées et la présence permanente de militaires nord-américains aux côtés des troupes colombiennes ».

A cet égard, les accords de libre-échange commercial avec les Etats-Unis, le Canada et l’Union européenne (UE) que souhaite ratifier le gouvernement colombien supposent une déréglementation dangereuse des conditions actuelles, favorisant les intérêts des multinationales au détriment du bien-être de la population colombienne et de sa fragile économie locale.

La question est la suivante : que faire pour mettre fin à ce climat d’impunité et de violence, enraciné dans les fondements mêmes d’un système qui se prétend démocratique ? En premier lieu, il faut continuer à travailler dans le but de faire entendre la voix des enseignants et d’attirer l’attention de la communauté internationale, une nouvelle fois, sur la situation dramatique qui sévit en Colombie, et ce, par le biais des moyens de communication et des agences gouvernementales : les Conseils de Défense des Droits Humains, l’UE et l’Organisation Internationale du Travail. Ces institutions peuvent servir à renforcer le soutien de la part de la population, et faire pression sur le gouvernement colombien afin de protéger la vie de tous ses citoyens et améliorer le système judiciaire, dans le but de mettre un terme à l’impunité.

A ce sujet, Novelli précise : « les lettres de protestation et les appels à action urgente envoyés aux organisations internationales, les réseaux de solidarité et les pressions exercées sur les ambassades de Colombie peuvent contribuer à accroître la visibilité des violations au niveau international et augmenter le coût politique de cette violence ».

« Je souhaite pousser un cri et ils m’en empêchent », dit une chanson populaire colombienne, un chant paysan interdit en 1948 en raison du message qu’il véhicule, même dissimulé derrière une tonalité festive. Les enseignants du monde entier doivent unir leurs forces en solidarité avec la Colombie et faire entendre cette voix dénonciatrice, ce cri puissant qui s’élève à travers la Terre entière, jusqu’à ce que les armes se taisent.

Par Mar Candela.

Cet article a été publié dans Mondes de l’Éducation, No 34, juin 2010.