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« Je peux être remise en prison à tout moment »

Publié 20 mai 2015 Mis à jour 4 août 2015

Sakine Esen Yilmaz et Mehmet Bozgeyik, actuelle et ancien secrétaire généraux du syndicat turc de l’enseignement, E?itim Sen, reçoivent fin mai le prix « Febe Elisabeth Vasquez » de la FNV. Ce prix est décerné à des dirigeants syndicaux qui ont lutté pour les droits humains, les droits syndicaux et les valeurs démocratiques dans des situations particulièrement difficiles, souvent au péril de leur vie.

Rencontre avec Sakine Esen Yilmaz, la première femme élue à la tête d’E?itim Sen.

Vous avez fréquemment été victime de répressions de la part des autorités turques suite à votre engagement syndical. Quelle est votre situation à l’heure actuelle ?

J’ai passé 6 mois en prison en 2009, pour des revendications syndicales liées à l’enseignement dans la langue maternelle. En 2012, j’ai passé 10 mois en prison, soi-disant pour avoir soutenu une organisation illégale alors que tous les éléments à charge présentés lors de mon procès étaient liés à des activités syndicales, comme une marche organisée lors de la Journée du 8 mars. Des peines dépassant une durée de dix ans ont été prononcées contre moi pour des raisons liées à mes activités syndicales. J’ai été libérée, mais je ne peux pas quitter le territoire de la Turquie, je peux être arrêtée et remise en prison à tout moment. C’est le cas pour 96 membres ou dirigeants d’E?itim Sen et d’autres syndicats affiliés à la confédération KESK, tous jugés pour les mêmes accusations.

Quelles étaient vos conditions de détention ?

En 2009, nous étions 12 dans une cellule de 6 personnes. Nous dormions souvent par terre et nous subissions des violences psychologique : la moindre infraction au règlement entraînait un séjour en cellule d’isolement. Nous avons subi des fouilles corporelles très humiliantes.

En 2012, les conditions de détention étaient moins dures. Les gardiens de la prison ne nous maltraitaient pas en raison du soutien des syndicats turcs et internationaux. J’étais enfermée avec 5 autres détenues, nous nous sommes organisées pour occuper nos journées, rester informées autant que possible du monde extérieur.

La prison vous fait perdre vos aptitudes sociales. A ma libération, je craignais de communiquer avec une grande diversité de personnes car pendant des mois, je n’avais parlé qu’avec les mêmes codétenues. A l’heure actuelle, je continue à avoir une certaine crainte des espaces fermés et lorsque l’on sonne à ma porte, je me demande toujours s’ « ils » viennent pour m’emmener à nouveau.

Où trouvez-vous la motivation pour poursuivre la lutte malgré la répression ?

Je profite de la liberté actuelle afin de lutter pour un futur meilleur. Si nous voulons une société libre en Turquie, nous devons résoudre les problèmes liés à l’enseignement, l'économie, au travail des enfants, etc. Je veux faire partie de la lutte en faveur de la démocratie et des droits humains.

Mon combat est aussi lié à une humiliation en tant que femme et en tant que Kurde. Je ne connais plus ma langue maternelle parce que dans les écoles publiques, j’ai été obligée d'apprendre le turc, j’ai fini par oublier le kurde. En tant que femme, je ne peux oublier que ma mère et moi avons connu la domination masculine à l'intérieur de nos familles. Les parents de ma mère ne le lui permettaient pas d’aller à l’école parce qu'elle était une fille. A l’heure actuelle, elle demande encore à apprendre pour combler le retard pris durant son enfance. Je ne veux pas que les autres femmes vivent la même chose, je lutte donc au sein d’E?itim Senpour le droit à l'éducation des filles.

L’IE a adopté en 2013 un Plan d’action mondial pour l’égalité des genres. A-t-il un écho au sein d’Egitim Sen ?

La mise en œuvre d’une politique d’intégration des genres est très importantepour nous. E?itim Senorganise de nombreux colloques, formations et actions liées à l'égalité des genres au sein du système éducatif. Le taux de scolarisation des filles est inférieur à celui des garçons, ce qui s’explique notamment par 130.000 mariages de filles mineures en Turquie ces trois dernières années. Nous menons campagne contre ces mariages précoces, nous luttons aussi pour que le langage utilisé à l’école ne décrive plus les filles comme des personnes plus faibles.

L’égalité des genres passe aussi par les rangs syndicaux. Nous avons remarqué que beaucoup de femmes ne sont pas en mesure d’assister aux réunions syndicales car elles doivent s’occuper de leurs enfants. Lors de la conférence des femmes d’E?itim Senen 2007, nous avons décidé que chaque branche de notre syndicat doit avoir une pièce qui peut accueillir les enfants durant les réunions. Les enfantssont pris en chargesoit par lesfemmes membreselles-mêmes (à tour de rôle), soit par une baby-sitter. A l’heure actuelle, la moitié de nos branches locales sont équipées de ce genre de pièce, les autres pas encore en raison deproblèmesfinanciers, mais le mouvement est en cours.

Quelles sont les autres priorités d’ E?itim Sen ?

En 2012, le gouvernement turc a imposé une grande réforme de l’enseignement, le « 4+4+4 » (en fonction du nombre d’années d’enseignement primaire, secondaire moyen et secondaire supérieur). Les cours de religion musulmane sont devenus obligatoires pour tous. Cette année scolaire, la plus grande partie des nouveaux enseignants engagés sont ceux qui enseignent l’Islam alors qu’il manque cruellement de professeurs de géographie, de physique, etc.

On constate aussi un développement important des écoles secondaires théologiques (appelées « Imam Hatip »). Cette réforme a aggravé le travail des enfants, car les élèves du secondaire peuvent travailler tout en étant présentés dans les statistiques comme des étudiants (les contrôles sont très rares). Le nombre d’enfants qui décrochent après l’école primaire ne cesse d’augmenter en Turquie, ce qui provoque aussi le mariage précoce.

Seules quelques minoritéspeuvent avoir leurs propresécolesen languematernelle, d'autres comme les Kurdes ou les Syriaques n’en ont pas le droit, sauf dans des écoles privées. Or, nous sommes contre toute privatisation de l’enseignement (qui est la tendance générale en Turquie). Et même dans le cas d’une école privée, la loioblige àtraduire leprogramme officiel des cours, dont l’idéologie est trop nationaliste et trop islamique.

Nous menons des campagnes permanentes sur tous ces thèmes, elles attirent l’attention du public et nous permettent aussi de recruter de nouveaux membres. Ce fut le caspar exemplede la campagneconcernantles vêtementssur le lieude travail : E?itim Sena obtenuun assouplissement des règles du gouvernement, les enseignantes peuvent maintenant porter des pantalons à l'école si elles le souhaitent. Nous poursuivons cette campagne, notamment pour permettre auxenseignants masculinsde porterles vêtements qu'ilssouhaitentà l'école.

Comment recruter des membres au sein d’Egitim Sen alors qu’ils risquent de subir des répressions ?

Tout le monde a peur du gouvernement. Ceux qui sont membres des syndicats proches du gouvernement ont plus de possibilités de développement dans leur carrière. Ces syndicats continuent donc d’attirer des membres, même s’ils participent parfois àdes politiques allant à l’encontredes intérêts des travailleurs. En 2013 par exemple, à l’issue d’unprocessus de négociation collectivedans le secteur public, lessyndicats jaunesont accepté que tous les fonctionnaires obtiennentune augmentation de salairede 3%, qui estbeaucoup plus faible quele taux d'inflation.

Le gouvernement exerce une grossepression surnos membres. Des centaines d’enseignants affiliés à E?itim Senont subi toutes sortes de répression ces dernières années : intimidations, mutations, arrestations de courte ou de longue durée... Nous devons donc être très actifs pour que nos 114.000 membres demeurent affiliés. Nous sommes à leurs côtés dès la première brimade subie. Nous apportons de nombreuses possibilités de formations, tant pour nos délégués que pour tous les membres. Beaucoup d'activités sociales sont organisées dans les branches locales: des cours de photographie, des cours de théâtre musical, des excursions dans la campagne, des tournois sportifs, des activités littéraires, des concours pour enfants, etc. Elles créent des liens entre enseignants membres d’E?itim Sen, entre délégués. Pour l’enseignant qui arrive dans une nouvelle ville, le syndicat est l'endroit idéal pour obtenir de l'aide, s’intégrer dans la ville.

Ces activités sociales, les formations et nos campagnes permanentes contribuent à donner une image attractive à E?itim Sen.