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Photo: Maxx-Studio/Shutterstock
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Les politiques du FMI compromettent la qualité de l’éducation

Publié 20 avril 2022 Mis à jour 12 mai 2022
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La qualité des enseignant·e·s, leur statut et leurs conditions de travail comptent. La qualité de l’apprentissage dépend de la qualité de l’enseignement, dispensé par des enseignant·e·s qualifié·e·s, efficacement soutenu·e·s et motivé·e·s.

Le rôle fondamental des enseignant·e·s dans la construction de sociétés durables a été reconnu dans le Programme de développement durable à l’horizon 2030 adopté en septembre 2015, par l’Assemblée générale des Nations Unies (ONU). Les États membres de l’ONU se sont accordés pour accroître durablement la fourniture d’enseignant·e·s qualifié·e·s en vue d’atteindre le nouvel objectif mondial pour l’éducation et ses cibles afférentes.

Le rôle crucial des enseignant·e·s a été réaffirmé par la communauté éducative dans la Déclaration d’Incheon et cadre d’action pour l’Education 2030, adoptés par les États membres de l’UNESCO et partenaires, respectivement en mai et en novembre 2015. A Incheon, en Corée du Sud, les gouvernements et les partenaires ont pris un engagement ferme, qui stipule :

« Nous veillerons à ce que les enseignants et les éducateurs aient les moyens d’agir, qu’ils soient recrutés de manière adéquate, qu’ils reçoivent une formation et des qualification professionnelles satisfaisantes, et qu’ils soient motivés et soutenus au sein de systèmes gérés de manière efficace et efficiente et dotés de ressources suffisantes ».

Cependant, les efforts des gouvernements pour former, recruter et retenir les enseignant·e·s qualifié·e·s ont été entravés par les politiques des institutions financières internationales (IFI), notamment celles du Fonds monétaire international (FMI). Les conditionnalités du FMI et les préconisations des institutions prêteuses consistent souvent à plafonner les dépenses publiques. En conséquence, cela limite la capacité des pays en développement à former, recruter et rémunérer les enseignant·e·s de manière juste et décente.

Preuves de l’impact négatif des politiques du FMI

Des preuves récentes émanant d’études de cas, mandatées par l’Internationale de l’Éducation, dans quatre pays (le Malawi, le Népal, le Sénégal et la Zambie) [1], montrent que le FMI continue d’orienter les pays vers des politiques d’austérité et des coupes ou un gel des salaires du secteur public.

Au Népal, par exemple, le FMI a régulièrement appelé le gouvernement à réduire la masse salariale du secteur public. En 2017, il a recommandé des coupes dans les dépenses relatives aux travailleur·euse·s de la santé et de l’éducation [2]. En 2018, le FMI a appelé à œuvrer davantage pour garantir la viabilité budgétaire [3]. En 2020, il a été conseillé au gouvernement de geler la masse salariale du secteur public à 2,9 % du produit intérieur brut (PIB), jusqu’en 2024 [4]. Toutefois, confronté aux critiques du public eu égard à l’introduction de mesures d’austérité, le gouvernement népalais a procédé en 2021, à une augmentation des salaires de 2,000 roupies népalaises mensuelles (environ 16 dollars américains) pour ses employé·e·s.

Au Malawi, entre 2015 et 2020, les salaires du secteur public ont été augmentés de 1,5 % du PIB – passant de 6.9 % à 8,4 % - en dépit des préconisations du FMI de les contenir. En 2020, à la suite d’une demande de prêt avec facilité de crédit rapide par le Malawi, le FMI a appelé à plafonner la masse salariale à 7,5 % [5]. En novembre 2021, une déclaration du FMI recommandait de freiner la croissance des salaires [6].

En Zambie, le FMI a conseillé au gouvernement de réduire les salaires du secteur public d’1 % entre 2016-2023 et d’atteindre l’objectif de 7,7 % [7]. Cependant, au vu de la récente déclaration publique du gouvernement zambien sur le recrutement de davantage d’enseignant·e·s (en anglais), il n’apparait pas clairement si ces préconisations ont été suivies.

Les enseignant·e·s des pays préalablement mentionnés ont partagé des récits effroyables (en anglais) sur l’impact des politiques du FMI sur leur travail quotidien, leurs conditions de vie et de travail. Ainsi, une enseignante du Népal a expliqué :

« Nos salaires étant très bas, nous sommes contraints de contracter des prêts auprès de membres de la famille pour couvrir nos dépenses mensuelles, et nous devons aussi payer des intérêts. Lorsque nous percevons nos salaires, nous remboursons les prêts. Ce cycle dure depuis 12 ans. Pour moi, c’est devenu un mode de vie. »

Des enseignant·e·s du Malawi et du Sénégal ont relaté des faits similaires. Un enseignant de Zambie a affirmé : « Mon salaire est un salaire d’esclave. Nos conditions de service sont pathétiques. » Des enseignant·e·s ont également raconté comment ils ont été contraints de travailler au noir pour compléter leurs maigres salaires.

En plus de leurs bas salaires, les enseignant·e·s issu·e·s des quatre pays présentés dans les études de cas ont partagé leur profonde inquiétude au sujet des ratios élevés enseignant·e-élèves et de la charge de travail. Selon une enseignante du Malawi (lien en anglais) :

« En raison de la pénurie d’enseignants, les enseignants et enseignantes rencontrent des difficultés pour enseigner efficacement. Moi, par exemple, je ne parviens pas à préparer soigneusement mes cours, en assurant la préparation de ressources à utiliser en classe. Sur le plan familial, je suis incapable de m’occuper de ma famille car je passe la majeure partie de mon temps à l’école, du fait de la lourde charge de travail. »

Les classes à effectifs élevés, les doubles vacations et l’enseignement en classes multi-niveaux sont les principaux facteurs qui contribuent à la charge de travail des enseignant·e·s et pèsent sur l’équilibre vie privée-professionnelle. Le fait de retirer les plafonds sur les dépenses publiques et sur la masse salariale des enseignant·e·s permettrait aux gouvernements de former, de recruter et d’améliorer les conditions de travail des enseignant·e·s.

Une pénurie d’enseignant·e·s persistante qui compromet la qualité de l’éducation

Incapables de recruter davantage d’enseignant·e·s qualifié·e·s en raison des restrictions du FMI sur la masse salariale, de nombreux pays embauchent des personnes non qualifié·e·s pour occuper des postes d’enseignant·e·s.

Ainsi, d’après les estimations des chercheurs, au moins 3.305 enseignant·e·s dans l’enseignement primaire au Malawi n’étaient pas qualifié·e·s, en 2020. Avec un ratio enseignant-élèves de 65:1 en 2019-2020, le Malawi doit recruter 52.459 enseignant·e·s dans l’enseignement primaire pour atteindre le ratio recommandé par l’UNESCO de 40:1 d’ici à 2030. Cependant, le recrutement du nombre requis augmenterait la facture salariale de l’éducation de 63 %. Ceci ferait également grimper la facture salariale globale de la fonction publique à 9.9 % du PIB (soit 2.4% de plus que le plafond de 7,5 % recommandé par le FMI). Le plafonnement imposé par le FMI est illusoire et devrait être supprimé.

En Zambie, on estime à plus de 50.000 le nombre d’enseignant·e·s sans emploi, formé·e·s et qualifié·e·s à la fin de 2021. Cela constitue un immense gâchis de ressources humaines et financières et sape les efforts consentis par le pays pour réduire le chômage.

Au Népal, le gouvernement n’a recruté que 15 % d’enseignant·e·s supplémentaires entre 2014 et 2018, alors que le nombre d’élèves a pourtant augmenté de 50 %. Le nombre d’enseignant·e·s vacataires dans les écoles publiques népalaises est estimé à plus de 200.000. Ces enseignant·e·s disposent des contrats précaires, n’ont pas les mêmes droits de travail que les titulaires et perçoivent des salaires plus bas. Un système d’éducation de qualité ne peut pas reposer sur des travailleur·euse·s précaires.

Les syndicats d’enseignants s’opposent aux politiques des IFI

Les syndicats d’enseignants, rassemblés sous l’égide de l’Internationale de l’Éducation, ont uni leurs forces avec d’autres fédérations syndicales mondiales, des organisations de la société civile et des partenaires partageant des vues similaires, pour contester les politiques destructrices du FMI, de la Banque mondiale et d’autres institutions donatrices dans les systèmes d’éducation des pays en développement. À travers l’initiative Tax-Ed Alliance (Alliance pour l’impôt et l’éducation), l’Internationale de l’Éducation et ses partenaires ont apporté des preuves issues de la recherche, qui attestent de la nature négative des politiques du FMI. La Tax-Ed Alliance participe également au renforcement des capacités, à la mobilisation et au plaidoyer.

En outre, par le biais de sa campagne Réponse mondiale, l’Internationale de l’Éducation s’est opposée à la privatisation, à la commercialisation et à la marchandisation de l’éducation. L’Internationale de l’Éducation et ses organisations membres (des syndicats d’enseignants) se sont en particulier, élevés contre la mise en œuvre et le financement d’écoles privées à but lucratif, notamment les soi-disant écoles privées à bas coût, car de telles écoles entravent l’inclusion, l’équité, la qualité et la durabilité (en anglais).

A travers la campagne, l’Internationale de l’Éducation a mené des recherches sur les tendances relatives à la privatisation et sur les répercussions qui en découlent. Elle a intensifié ses actions de plaidoyer et a appelé à réglementer la fourniture de l’enseignement privé, y compris les activités d’« édu-business » (commerce éducatif) ou celles des chaines d’entreprises pourvoyeuses de l’éducation privée. L’Internationale de l’Éducation et ses organisations membres ont ainsi fait pression sur la Banque mondiale en l’exhortant à mettre un terme au financement de Bridge International Academies, l’une des chaines les plus importantes, opérationnelle en Afrique et dans d’autres pays. Les efforts consentis par les syndicats d’enseignants ont récemment abouti à la décision de la Société financière internationale (IFC, acronyme anglophone), branche dédiée au secteur privé au sein de la Banque mondiale, de stopper les investissements en faveur de Bridge International Academies. L’IFC avait investi plus de 10 millions de dollars dans les opérations de Bridge International Academies en Afrique et soutenu l’expansion de l’entreprise ailleurs.

Conclusion

Les preuves de recherche présentées dans cet article et les expériences de classe des enseignant·e·s indiquent clairement que les politiques du FMI et des IFI continuent d’ébranler la qualité de l’éducation pour tou·te·s. Au vu de l’importance cruciale d’enseignant·e·s qualifié·e·s pour soutenir une éducation et un apprentissage de qualité, les efforts destinés à améliorer les « résultats d’apprentissage », tels que préconisés par les mêmes IFI, ne resteront que chimères si les IFI ne retirent pas leurs politiques restrictives et destructrices. Pour atteindre des résultats d’apprentissage généralisés qui préparent les élèves à la vie et à un travail décent, le FMI, toutes les IFI et autres donneurs devraient soutenir et encourager les gouvernements à accroitre les investissements en faveur de l’éducation, des enseignants·e·s et des personnels de soutien, plutôt que freiner de tels investissements qui changent le cours d’une vie.

1. ^

Les preuves de recherche sont résumées dans l’enquête à paraitre de l’Internationale de l’Éducation, Contraintes sur la facture salariale des enseignant·e·s : Perspectives pour la classe.

2. ^

Fonds monétaire international (FMI). (2019). 2018 ARTICLE IV CONSULTATION. Washington: International Monetary Fund.

3. ^

Fonds monétaire international (FMI). (2019). 2018 ARTICLE IV CONSULTATION. Washington: International Monetary Fund.

4. ^

Fonds monétaire international (FMI). (2020). 2020 ARTICLE IV CONSULTATION. Washington: International Monetary Fund.

5. ^

Fonds monétaire international (FMI). (2020). Malawi: Request for Disbursement Under the Rapid Credit Facility-Press Release; Staff Report; and Statement by the Executive Director for Malawi.

7. ^

ActionAid, Internationale de l’Éducation, et Internationale des services publics. (2021). The Public Versus Austerity: Why Public Sector Wage Bill Constraints Must End. Johannesburg: ActionAid.

Le contenu et les avis exprimés dans ce blog sont ceux de son auteur et ne reflètent pas nécessairement la position officielle de l’Internationale de l’Education.