Panama : une plainte déposée à l’OIT fait état d’arrestations, d’intimidations et de harcèlements à l’encontre d’enseignant·e·s et de syndicalistes
En juin 2026, dans le cadre de la Conférence internationale du travail (CIT), l’Internationale de l’Éducation (IE) a engagé une procédure de plainte formelle auprès du Comité de la liberté syndicale (CLS) de l’Organisation internationale du Travail (OIT), au nom du syndicat Magisterio Panameño Unido (MPU).
La plainte fait état d’atteintes généralisées aux droits syndicaux et aux libertés fondamentales de la part des autorités panaméennes pendant et après la grève nationale des personnels enseignants en 2025.
Le MPU accuse le gouvernement, en particulier le ministère de l’Éducation (MEDUCA) et le contrôleur général de la République, du recours systématique à la répression à l’encontre des enseignant·e·s et des dirigeant·e·s syndicaux·ales dans le cadre de leurs activités syndicales légales. La plainte décrit un schéma persistant de persécutions antisyndicales, en violation des conventions n° 87 et n° 98 de l’OIT et des garanties constitutionnelles. Elles comprennent notamment des restrictions à la liberté syndicale, à la négociation collective et au droit de grève, ainsi que des violations des règles de procédure et des mesures de représailles à l’encontre de membres et de dirigeant·e·s du syndicat. Un an après la fin de la grève, 298 enseignant·e·s issu·e·s de 23 institutions éducatives réparties dans cinq provinces n’ont toujours pas été réintégré·e·s et ne perçoivent ni salaire ni prestations.
Représailles pendant et après la grève des enseignant·e·s
La grève du personnel enseignant de 2025 a donné lieu à une mobilisation nationale d’envergure. À compter du 23 avril 2025, le MPU a lancé une grève nationale illimitée pour s’opposer à la loi 462 relative à la réforme du système de sécurité sociale, considérée comme portant atteinte aux retraites, aux prestations sociales et aux droits des travailleur·euse·s. Le mouvement a rapidement pris de l’ampleur, suscitant le soutien des travailleur·euse·s du bâtiment, des étudiant·e·s et des communautés autochtones, et donnant lieu à des manifestations à travers le pays. Dès le début, le 28 avril 2025, les autorités ont réagi par des violences policières dans plusieurs provinces, notamment à Panama City, à Colón et à Veraguas. Les manifestations ont donné lieu à des actes d’intimidation, ainsi qu’à des arrestations, des détentions, des tirs de gaz lacrymogène et autres violences.
À la fin du mois de mai, les arrestations et les affrontements s’étaient généralisés. Au cours de la période comprise entre le 20 et le 27 mai, les manifestations se sont poursuivies selon un schéma que la plainte qualifie de « persécution et judiciarisation ».
La répression a culminé à la mi-juin 2025, les syndicats faisant état d’une « escalade brutale et aveugle », comprenant des arrestations arbitraires, des passages à tabac et l’utilisation indiscriminée de gaz lacrymogène. Le 20 juin, le gouvernement a décrété l’état d’urgence, notamment dans la province de Bocas del Toro, au nord-ouest du pays, suspendant les libertés de réunion et de circulation et déployant d’importantes forces de sécurité dans le cadre de l’« Operación Omega ».
La province de Bocas del Toro est devenue un foyer de mobilisation, notamment parmi les enseignant·e·s, les travailleur∙euse∙s du secteur bananier et les communautés autochtones. Son importance économique, liée à l’agriculture, aux exportations et aux voies de transport, combinée à des griefs de longue date concernant les droits fonciers, la pauvreté et la marginalisation des communautés autochtones, a vraisemblablement contribué à l’intensité des manifestations, ainsi qu’à la réponse musclée des autorités.
Depuis le 14 juin 2025, le MPU a fait état d’un déploiement massif de 2.499 policiers et de 341 arrestations, ainsi que de fouilles domiciliaires, de placements en détention de mineurs et de la poursuite d’opérations de type militaire.
Le mouvement de grève a pris fin le 14 juillet 2025 à la suite d’un accord conclu avec le ministère de l’Éducation. Celui-ci prévoyait la reprise des cours de même que des engagements concernant le respect des procédures régulières, le non-recours aux représailles et la poursuite du dialogue. Il n’a toutefois pas répondu à l’ensemble des revendications syndicales, en particulier celles portant sur l’abrogation ou la réforme de la loi n° 462.
Si cet accord a permis de mettre en place certaines garanties procédurales et d’ouvrir un espace de dialogue, des questions essentielles sont restées en suspens. Beaucoup d’enseignant·e·s n’ont pas perçu de salaire pendant la période de grève, tandis que les procédures disciplinaires et judiciaires, elles, se sont souvent poursuivies. Le gouvernement n’a pas relancé les consultations sur les réformes structurelles, et les difficultés financières ont contraint nombre d’enseignant·e·s de reprendre le travail. Par ailleurs, les dispositions prévoyant que les mesures disciplinaires à l’encontre des dirigeant·e·s syndicaux·ales et des enseignant·e·s militant·e·s devaient répondre à des procédures administratives plutôt que d’être purement arbitraires n’ont pas non plus été respectées.
Selon le syndicat, les mesures de rétorsion se sont poursuivies après la grève, notamment sous la forme de déductions sur salaires, de sanctions disciplinaires et de tensions persistantes avec les autorités. Il a également été procédé à des retenues sur les cotisations syndicales, alors que les décisions de justice ordonnant la réintégration et le versement des salaires n’ont pas été appliquées.
Un an plus tard, la plainte fait état d’une répression persistante, avec notamment un recours excessif à la force, des couvre-feux et la suspension des garanties dans des régions telles que Bocas del Toro. Elle recense également des cas individuels, notamment ceux d’enseignant·e·s souffrant de graves problèmes de santé et touché∙e∙s par la suspension de leur salaire et la perte de leur couverture sociale. C’est notamment le cas de Mme Dalia Morales, une enseignante atteinte d’un cancer, qui a été fortement impactée par les mesures administratives et économiques prises pendant la grève des personnels enseignants. Mme Morales n’a pas pu poursuivre son traitement médical en raison de la suspension de sa couverture sociale.
Par ailleurs, un tribunal panaméen a annulé des décisions concernant 32 enseignant·e·s, permettant ainsi à ces dernier·ère·s de percevoir leur salaire et d’être réintégré·e·s dans leurs établissements scolaires. Le ministère de l’Éducation n’aurait toutefois pas donné suite à cette décision.
Des enseignant·e·s et des responsables syndicaux·ales ont été placé·e·s en détention, condamné·e·s à des amendes et soumis·es à une surveillance, à des intimidations et à des harcèlements. Les autorités auraient adressé des avertissements dans les établissements scolaires et même au domicile d’enseignant·e·s, instaurant ainsi un climat de coercition. En tout, 298 enseignant·e·s ont fait l’objet de sanctions administratives, notamment des licenciements, des mises à pied ou des réductions de salaire, souvent en l’absence de procédure régulière, tandis que bon nombre ont été remplacé·e·s avant même que les enquêtes aient été menées à leur terme.
Persécution ciblée à l’encontre de syndicalistes et ingérence dans les finances des syndicats
Les dirigeant·e·s syndicaux·ales ont été particulièrement visé·e·s, faisant l’objet de licenciements, de poursuites judiciaires et de sanctions financières liées à leur rôle dans la grève. Pour avoir dirigé la grève et y avoir participé, les syndicalistes Fernando Ábrego, Abundio González, Diógenes Sánchez, Dalia Bernal et Alberto Díaz ont été licenciés, condamnés à des amendes et persécutés sans bénéficier de toutes les garanties procédurales.
Plus de 30 recours en protection constitutionnelle (« acciones de amparo ») ont été introduits pour violation présumée des droits constitutionnels. Le ministère de l’Éducation (MEDUCA) et le bureau du contrôleur général de la République ont eu recours aux congés sans solde comme moyen de pression et d’intimidation à l’encontre des enseignant·e·s en grève. Parmi les cas signalés figure celui de l’enseignante Benilda González, de l’école Manuel Urbano Ayarza, à Colón, dont la réintégration a été ordonnée par une décision de justice rendue le 27 janvier 2026. Cette décision n’a toutefois pas encore été appliquée par les autorités éducatives.
Les mesures prises par le ministère de l’Éducation et par le contrôleur général Anel Flores ont porté atteinte aux droits des enseignant·e·s en matière de travail, de rémunération et de syndicalisation. Selon certaines sources, le bureau du contrôleur général continuerait à procéder à des retenues sur les salaires des enseignant·e·s, ainsi qu’à leur imposer des congés sans solde, alors que le décret n° 681 stipule que ces congés doivent être sollicités par les enseignant·e·s eux∙elles-mêmes.
Le MPU appelle le CLS à exhorter le gouvernement du Panama à prendre des mesures correctives, notamment la réintégration des enseignant·e·s licencié·e·s, le versement des salaires retenus et l’abandon des poursuites pénales et disciplinaires. Plus généralement, l’OIT devrait recommander de mettre fin aux intimidations et aux harcèlements, de veiller au respect du droit de grève et de garantir une intervention policière proportionnée. Des enquêtes sur les abus présumés pourraient également être demandées.
D’autres recommandations pourraient porter sur des réformes juridiques visant à aligner la législation nationale sur les normes de l’OIT, ainsi que sur la poursuite des efforts visant à promouvoir un véritable dialogue social et la négociation collective.
Comment les syndicats d’enseignant∙e∙s peuvent-ils déposer plainte auprès de l’OIT ?
Lorsque les droits des enseignant·e·s sont menacés, par exemple par des restrictions au droit de grève, les syndicats peuvent faire appel au Comité de la liberté syndicale de l’OIT, un outil stratégique qui permet de donner une dimension internationale aux différends du travail.
Cela commence par une documentation systématique des faits, l’identification des dispositions prises, des personnes concernées et des répercussions sur l’activité syndicale. Comme l’illustre le cas du MPU, le fait de présenter une plainte cohérente et fondée sur des preuves permet aux syndicats de contester les mesures répressives par le biais d’un mécanisme indépendant et reconnu. Une fois la plainte déposée, la procédure devant le CLS instaure un dialogue structuré qui oblige le gouvernement à répondre et à justifier ses actions, ce qui est particulièrement important lorsque les autorités invoquent des mesures d’ordre public ou d’urgence.
Bien que les conclusions du CLS ne soient pas juridiquement contraignantes, elles formulent des recommandations faisant autorité qui peuvent appeler à des mesures concrètes, telles que la réintégration des salariés licenciés, la cessation des procédures disciplinaires ou la protection des actions de grève légales. Cette procédure permet également de présenter les violations comme systémiques plutôt que comme des incidents isolés.
L’impact de ce mécanisme dépend souvent de la manière dont les syndicats tirent parti de ses conclusions. Les recommandations peuvent renforcer les négociations, étayer les recours juridiques et renforcer la pression aux niveaux national et international. Elles fournissent en outre un cadre permettant de suivre la mise en œuvre et, ainsi, permettent aux syndicats de contrôler le respect des mesures telles que les réintégrations ou les changements de politique.
En intervenant auprès de l’OIT, par l’intermédiaire de l’IE, et en assurant leur visibilité, les syndicats peuvent traduire les conclusions du CLS en outils de plaidoyer durables. Ainsi, même s’il ne dispose pas de pouvoirs d’exécution, ce mécanisme contribue à dissuader de futures violations et à renforcer progressivement le respect des droits syndicaux.
Le Manuel pour les droits syndicaux peut être utilement consulté.