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Discours de Penni Stewart, Présidente de l’Association canadienne des professeures et professeurs d’université, lors de la Conférence mondiale sur l’enseignement supérieur (CEMES), organisée le 7 juillet 2009 par l’UNESCO à Paris

Publié 8 juillet 2009 Mis à jour 8 juillet 2009

Je voudrais aborder la situation de la profession universitaire, en revenant sur les événements et les progrès réalisés depuis la dernière Conférence mondiale, mais aussi en envisageant la direction que nous prenons aujourd’hui. Bien entendu, la question qui prédomine aujourd’hui consiste à évaluer l’impact que pourrait avoir la récession économique mondiale actuelle sur le personnel de l’enseignement supérieur.

Tout d’abord, je pense qu’il est absolument vital de mettre en lumière l’importance centrale du personnel académique dans le secteur de l’enseignement supérieur en général. Des événements comme cette Conférence soulignent la contribution cruciale de l’enseignement supérieur au bien-être de nos nations. Pourtant, de telles manifestations sont trop souvent envisagées essentiellement ou exclusivement dans la perspective des décideurs politiques et des membres supérieurs de l’administration. L’importance du personnel académique pour la vitalité des systèmes et des institutions d’enseignement est perdue de vue. Dans le monde entier, le personnel universitaire est aux avant-postes de la lutte pour protéger et promouvoir l'éducation publique. Sans un personnel académique talentueux et engagé, aucun système ni aucune institution d’enseignement supérieur ne peut atteindre ses objectifs.

Ceci a été en partie reconnu par les Etats membres de l'UNESCO lors de l'adoption il y a un peu plus de dix ans de la Recommandation sur la condition du personnel de l’enseignement supérieur. La Recommandation établit pour la première fois des normes internationales de base régulant l’emploi et les droits académiques du personnel. Elle reconnaît l’importance des libertés académiques, de la sécurité de l’emploi, d’un système collégial de gouvernance, des responsabilités professionnelles et du droit du personnel académique de se syndiquer et de négocier collectivement.

Aujourd’hui, la récession économique qui frappe le monde intensifie certaines tendances et réinstaure des pressions sur ces droits et sur les modalités de l’emploi. Je voudrais souligner quatre tendances et questions, ainsi que leurs conséquences : 1) la montée de l’emploi à durée déterminée et informel dans le secteur ; 2) le déclin général des conditions d’emploi et le besoin concomitant de recruter et de retenir un personnel de grande qualité ; 3) l’affaiblissement de la gouvernance collégiale et 4) les nouvelles menaces permanentes pour les libertés académiques. La réponse des gouvernements, des institutions et du personnel académique aura des conséquences considérables sur l’avenir de l’enseignement supérieur.

Les institutions et les systèmes du monde entier sont directement et indirectement touchés par la crise financière. Dans de nombreux pays, la hausse du chômage et la baisse des recettes fiscales sont à l’origine de nouvelles contraintes fiscales pour les gouvernements. L’Europe de l’Est et la plupart des pays en développement ont été touchés de manière particulièrement dure et ont en conséquence diminué le financement de l'enseignement supérieur. Dans d’autres pays, les dotations et les fonds de pension ont été frappés de plein fouet par l’effondrement du marché mondial des actions. Certains pays comme l’Allemagne, le Canada, la Norvège et la Nouvelle-Zélande ont accru le financement de leur enseignement supérieur, mais la plupart des fonds sont destinés à des projets d’investissement en infrastructure. Oui, cela permet de créer des emplois à court-terme, mais l'investissement à long terme dans l’infrastructure humaine de nos universités et collèges est également nécessaire si nous voulons garantir la croissance à long-terme et la viabilité de l’enseignement supérieur.

Cependant, c'est le contraire qui se produit aujourd'hui puisque dans le monde, c'est le personnel universitaire qui paye le prix de la crise et les erreurs financières d’autrui. Le gel des recrutements et les licenciements sont répandus alors que les inscriptions sont en hausse. Et nous observons déjà le recours accru à l’embauche de personnel à temps partiel ou à durée déterminée. Des collègues sont recrutés pour des emplois à bas salaires, avec peu voire pas d’avantages et aucune sécurité de l'emploi. C’est une tendance antérieure à la crise économique mais les problèmes auxquels nos institutions sont aujourd’hui confrontées servent de justification à une plus grande précarisation de la profession.

En effet, l’enseignement supérieur devient rapidement l’une des professions les plus précaires, touchée comme aucune autre, hormis peut-être le commerce de détail. Dans de nombreux pays, le personnel académique engagé à durée déterminée représente la majorité des enseignants des systèmes postsecondaires. Aux Etats-Unis, le chiffre approche les trois-quarts. En Amérique Centrale, nos collègues ont signalé la multiplication par deux au cours des dix dernières années du nombre de professeurs employés comme travailleurs intermittents. Dans ma propre université, plus de 50% de l’enseignement est assuré par du personnel universitaire vacataire ou par des étudiants diplômés. Le gouvernement de l’Ouganda a proposé il y a quelques années de supprimer les titularisations et de faire passer tous les professeurs du pays sous un régime de contrats à durée déterminée.

Envisageons quelques instants la situation des titulaires de doctorats qui n'ont aucune perspective d'emploi permanent et de promotion personnelle régulière. A la place, ils se voient proposer des contrats à temps partiel à long-terme ou des emplois à plein temps non permanents. Après quelques années d’enseignement difficile, sans opportunité de projet de recherche et isolés de l'environnement académique du corps enseignant permanent, ces personnes sont de moins en moins capables d'intégrer une carrière académique « classique ». Ainsi, nous n’observons rien de moins que l’apparition d’une force de travail permanente à deux vitesses, où la création de savoir devient le privilège d’un groupe de plus en plus réduit d'universitaires employés à plein temps.

Les conditions de travail pour le personnel intermittent sont généralement mauvaises, particulièrement si on les compare à celles de leurs pairs engagés à plein temps. Nombre d’entre eux enseignent plusieurs disciplines, parfois dans différents établissements (ce sont des professeurs itinérants). Généralement, le personnel intermittent a peu d'opportunités de participer à la gouvernance, ses salaires sont bas en comparaison avec ceux du personnel universitaire à plein temps et son accès aux fonds de recherche et des conférences, aux bibliothèques et à un bureau professionnel est limité.

Par ailleurs, élément peut-être le plus important, le personnel sous contrat à durée déterminée n’a pas de liberté universitaire. Comme la Recommandation de 1997 le stipule, la titularisation ou son équivalent effectif garantit de façon valable la protection des libertés académiques. Soyons parfaitement clairs : il n’est pas nécessaire de licencier le personnel employé en contrat à durée déterminée s'il fâche les puissants. Il suffit simplement de ne pas renouveler son contrat. Dans ce sens, je pense que la précarisation du travail universitaire est peut-être la menace la plus importante qui pèse sur les libertés académiques.

Aujourd’hui, la précarisation du travail académique est également révélée par un déclin général dans les modalités de l’emploi à travers le monde. Une des tendances-clé dans l’enseignement supérieur que nous avons déjà observée au cours de la Conférence a été l’augmentation de la taille des établissements et la croissance des niveaux de participation. Par exemple, un article récent dans The Economist observait que dans le monde « riche », la proportion d’adultes ayant bénéficié d’un enseignement supérieur avait presque doublé entre 1975 et 2000. De façon semblable, la population étudiante en Chine aurait doublé au cours des années 1990 et l'Inde serait sur la même voie.

Au moment où la demande en termes d’éducation a augmenté, les financements publics par étudiant ont stagné et leur valeur réelle a chuté. Les fonds ont généralement été insuffisants pour maintenir et accroître les programmes de qualité et pour répondre au nombre croissant d'inscriptions. De nombreux pays et établissements ont réagi en augmentant ou en introduisant des frais de scolarité, ce qui dans les faits consiste à privatiser leur financement. Cela a amené nombre d’entre eux à recruter de façon offensive de plus en plus d’étudiants, en particulier des étudiants étrangers qui doivent souvent payer des frais exorbitants, et à transformer les étudiants en vaches à lait.

La conséquence ? Des classes de plus en plus peuplées deviennent monnaie courante et les quotas universitaires d'étudiants gonflent. Les étudiants payent de plus en plus, mais reçoivent souvent moins en contrepartie. Le personnel académique fait état de charges de travail et de niveaux de stress plus importants. Des études distinctes récemment conduites en Australie, au Canada et au Royaume-Uni confirment qu’une proportion croissante du personnel académique signale des niveaux de stress à l’origine de problèmes de santé physique et mentale.

En même temps, les salaires du personnel universitaire diminuent et tombent sous le niveau de rémunération d’autres corps professionnels. Par exemple, la part des dépenses institutionnelles dans les salaires du rang académique a chuté brusquement dans la plupart des pays de l’OCDE. Si l'on réunit les éléments de cette situation, précarisation de la profession, alourdissement des charges de travail, accroissement des pressions sur la production ainsi que rémunération en baisse, on comprend la difficulté que le recrutement et la rétention du personnel académique vont représenter.

Et bien entendu, le défi pour les pays en développement est encore plus prononcé. Malgré des années de débat, la communauté internationale a omis de s’atteler au problème croissant de l’exode des cerveaux. En tant qu’universitaires, nous soutenons fermement les droits à la mobilité professionnelle, mais il est également évident que l’exportation des enseignants, des chercheurs et d’autres travailleurs hautement qualifiés paralyse les sociétés plus pauvres, et en particulier l’Afrique. Le temps est venu pour nous d’envisager des façons concrètes d'atténuer et d'inverser les effets préjudiciables de l'exode des cerveaux, par exemple en offrant une compensation financière aux pays qui perdent leur population qualifiée, en aidant les pays en développement à construire leur propre système d’enseignement supérieur et de recherche, en incitant les échanges d’étudiants et de personnel pour promouvoir un transfert réciproque de connaissances et en encourageant les projets en collaboration et les réseaux de recherche entre les nations et les établissements. Les syndicats du personnel de l’enseignement supérieur comme le mien sont plus que désireux de participer à cette mission.

Il est également important d’observer que la question des conditions de travail possède une dimension de genre et d’égalité. Dans le monde, le personnel universitaire, en particulier dans les postes les plus élevés, reste à dominance masculine. Les peuples autochtones et les minorités continuent d’être sérieusement sous-représentés dans les rangs du personnel académique. Et les personnes handicapées ont au mieux acquis des gains minimaux. Le statut du personnel académique féminin s’est amélioré au fil du temps, ceci étant malheureusement en partie dû à la précarisation du travail universitaire : les femmes sont plus susceptibles d’être embauchées sous des contrats à durée déterminée. Parmi les postes permanents et à plein temps, des déséquilibres entre disciplines persistent. Les femmes ont tendance à être absentes de l’enseignement des sciences et de l’ingénierie et concentrées dans des disciplines traditionnelles et moins valorisées. L’évolution de carrière des femmes continue également d’être en retard sur celle de leurs pairs. Elles sont sous-représentées dans les postes supérieurs, évoluent plus lentement dans l’échelle et gagnent moins que leurs collègues masculins.

Je voudrais maintenant aborder la question de la gouvernance. Le sous-financement, la stagnation des salaires et la précarisation ont tous augmenté dans un contexte d'affaiblissement du système collégial de gouvernance. Dans de plus en plus de pays, du Canada à la France, d'Israël au Danemark, les structures institutionnelles ont été ou sont modifiées pour renforcer le pouvoir de l’administration au détriment du personnel académique.

La participation à la prise de décision, reconnue depuis longtemps comme une caractéristique de la gouvernance par les pairs, subit les attaques de ceux qui pensent que l’autonomie doit être limitée, que le personnel universitaire doit être plus soumis à la surveillance bureaucratique, que la gestion de l'enseignement supérieur doit devenir plus centralisée et que les responsables universitaires doivent être des professionnels qui ne viendraient pas du milieu académique. Une part croissante de l’autorité en matière de prise de décision académique est transférée des institutions collégiales comme les conseils d’université aux bureaux du Président ou de l’administration centrale.

La perte d'autonomie dans la prise de décision est aussi révélée par la tendance qu'ont les gouvernements à minimiser l'importance de la recherche motivée par la curiosité ainsi que celle de la validation par les pairs, à orienter les financements de recherche en fonction des priorités politiques et à restructurer les organismes d’allocation afin d’accroitre l’influence des non-universitaires dans la prise de décision concernant les financements alloués à la recherche.

Finalement, je souhaite conclure sur quelques commentaires à propos des libertés académiques. Malgré quelques progrès depuis la dernière CMES, le personnel académique continue de souffrir dans de trop nombreux pays de harcèlement, de violence et d'intimidation alors qu’il s’efforce de remplir son rôle d’éducateur. Comme nous l’avons observé ne fût-ce que récemment, lorsque des crises politiques et sociales éclatent, le corps enseignant et les étudiants font partie des premières cibles, souvent à l’encontre de l'exercice de leurs libertés civiles fondamentales et de leurs libertés académiques. Dans les pays et les territoires où les libertés civiles fondamentales comme la liberté d'expression, d'association et de mouvement sont limitées, la liberté universitaire ne peut s’exercer. On continue d’observer dans le monde entier de graves violations des droits fondamentaux du travail du personnel académique, y compris leur droit syndical et de négociation collective.

Toutefois, les libertés académiques n’est pas seulement victime des troubles et de la guerre. Nous devons reconnaître que les menaces à son encontre proviennent de pratiques systémiques. La précarisation du travail universitaire, comme je l’ai observé, est source de grandes inquiétudes pour les libertés académiques, car sans sécurité de l’emploi, toute liberté est impossible. La privatisation est aussi à la source d’inquiétudes vis-à-vis des libertés académiques puisque les universitaires deviennent de plus en plus dépendants envers les donateurs privés pour le financement de la recherche.

Les libertés académiques a aussi été compromise par l'augmentation des lois anti-terroristes, des universitaires ayant été expulsés ou menacés d’expulsion, arrêtés et bafoués dans leur droit de se déplacer pour des événements universitaires. Dans mon propre pays, Bill Ayers, un célèbre universitaire des Etats-Unis dont le passé de militant pacifiste au cours de la guerre du Vietnam est bien connu, n’a pas eu le droit d’entrer dans le pays pour donner une allocution universitaire. Des universitaires au Royaume-Uni ont été passibles de poursuites pour avoir téléchargé certains documents. Mais les menaces ne doivent pas être tangibles pour supprimer les libertés académiques. La peur de ce qui pourrait arriver entraine l'autocensure dans les travaux de recherche et dans l'enseignement.

Il est temps que tous les Etats membres de l’UNESCO adoptent et mettent en application les principes des libertés académiques tels que stipulés dans la Recommandation de 1997 sur la condition du personnel de l’enseignement supérieur. Aucun système d’enseignement supérieur, ni aucune université, ne peut remplir sa mission de contribution au progrès de la connaissance si le personnel académique ne dispose pas de la liberté universitaire.

Une dernière remarque : Notre génération d’universitaires est confrontée à des défis incommensurables et l’avenir n’est pas toujours clair. Nous devons continuer à sensibiliser nos collègues et le public en général aux problèmes et aux obstacles auxquels nous sommes confrontés. Et le personnel académique doit continuer à promouvoir une éducation publique de grande qualité, à défendre une gouvernance collégiale et à militer sans relâche en faveur des libertés académiques.