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Quand le gouvernement se désengage de l’enseignement supérieur: l’exemple italien

Publié 13 novembre 2012 Mis à jour 10 décembre 2012

Dans le dernier rapport de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), Regards sur l’Education 2012, plusieurs indicateurs montrent clairement la gravité de la situation de l’éducation en Italie.Ce pays consacre en effet moins de deux pour cent de son PIB à l’enseignement supérieur et à la recherche, le nombre de diplômés chute, à l’instar du nombre de chercheurs/euses et de personnels de l’éducation.Pour presque tous les indicateurs de l’OCDE, l’Italie se situe en dessous de la moyenne des pays de l’Organisation et les perspectives d’avenir ne sont pas positives.

Abandon de la qualité

L’Italie semble avoir abandonné toute volonté de préserver un système public d’éducation supérieure et de recherche solide et qualifié.Les premiers signes d’abandon d’un engagement fort envers son système universitaire public sont apparus au moment du deuxième gouvernement de Berlusconi, lorsque Letizia Moratti était Ministre de l’Education.

En 2004, elle a adopté une réforme qui, bien que toutes ses dispositions n’aient pas été correctement appliquées dans les années suivantes, prévoyait que la fonction de chercheur/euse en chef ne devait être que temporaire.Les statuts des enseignant(e)s et des chercheurs/euses sont ainsi devenus plus précaires, alors que la réforme imposait aux universités d’être gérées selon des principes de gestion.

Campagne contre les universités publiques

En 2009, le troisième gouvernement de Silvio Berlusconi a lancé une virulente campagne médiatique contre les universités publiques, les décrivant comme onéreuses, inefficaces et ayant urgemment besoin de réforme.

Selon le gouvernement, le processus de réforme du pays devait s’employer à débarrasser l’institution des « barons » et de leurs élèves, toujours sous les « influences néfastes » de la génération de 1968.

En amplifiant de vrais problèmes de corruption et de népotisme, et en contestant des données montrant que le système italien de recherche et d’enseignement était comparativement d’une meilleure qualité que dans d’autres pays de l’OCDE, le gouvernement a monté l’opinion publique contre les professeurs d’université estimant qu’ils étaient idéologiquement orientés, conservateurs et ayant tous des pratiques de « machiavélisme » universitaire.

Réductions du financement

Peu après cette campagne, le gouvernement a approuvé une forte diminution du financement (de 20 pour cent en trois ans), un gel des salaires ainsi qu’une réduction drastique du personnel, invoquant le besoin de revoir les dépenses en vue de « mieux rémunérer les meilleurs ».

En réalité, le principal objectif du gouvernement de Berlusconi était de réduire de 40 pour cent les moyens humains et financiers consacrés au système universitaire public.Le nombre d’étudiant(e)s, de cours et de personnels administratifs des universités s’est évidemment mis à diminuer à mesure que les frais d’inscription, les emplois précaires et les inefficacités augmentaient.

Dans les trois années à venir, les fortes limites imposées aux effectifs entraîneront une réduction considérable du personnel enseignant et des chercheurs/euses du fait du grand nombre de départs à la retraite prévus.

En 2008, il y avait environ 63.000 chercheurs/euses et professeurs à plein temps répartis dans 90 universités italiennes.Aujourd’hui, ce chiffre n’est plus que de 55.000 personnes et, en raison des départs à la retraite et des limites imposées au renouvellement du personnel, il chutera à moins de 50.000 d’ici quelques années.

Dans le même temps, près de 40.000 personnes occupent des postes précaires de chercheur/euse et d’enseignant(e), et il est possible que ce nombre diminue prochainement du fait de réductions des financements, des subventions et des possibilités de carrière.

Un nouveau modèle universitaire

L’explication de cet « abandon » de l’enseignement supérieur et du secteur de la recherche ne repose pas exclusivement sur la nécessité de devoir réduire la dette publique de l’Italie.Cela tient aussi au fait que le système public de l’enseignement supérieur italien a été jugé trop grand par rapport à une économie principalement composée de petites entreprises n’exigeant pas la présence de nombreux diplômé(e)s.

Le véritable objectif était de façonner un système universitaire public plus petit comportant certaines universités qualifiées « d’excellentes selon les normes internationales », et d’autres, la majorité, transformées en collèges universitaires.

Au sein de ce système plus restreint, les acteurs privés joueraient un rôle accru, d’une part, en offrant des services aux universités publiques et d’autre part, en établissant un marché éducatif parallèle d’enseignement supérieur privé et en ligne.

Activité syndicale

Par ailleurs, les autorités italiennes étaient aussi convaincues que les universités disposaient de beaucoup trop d’autonomie et d’indépendance par rapport au gouvernement, tant en termes de gouvernance qu’au niveau de leur gestion financière.

C’est pour cette raison que, peu de temps après les réductions, et malgré les fortes protestations des étudiant(e)s et des chercheurs/euses, le gouvernement de Berlusconi a adopté une loi réformant la gouvernance des universités selon des principes de gestion.Cette réforme a considérablement réduit le rôle des bureaux et des conseils élus.

Des étudiant(e)s, des syndicats de chercheurs et d’enseignants, principalement le réseau de chercheurs Rete29Aprile et l’association des professeurs CoNPAss, ont alors entamé un combat, long et déterminé.

La FLC-CGIL a aussi lancé plusieurs campagnes, a organisé des grèves bien suivies ainsi que des manifestations nationales qui ont reçu beaucoup de soutien.Pourtant, malgré ces actions, la loi a été adoptée le 14 décembre 2010, dans un parlement « assiégé » par les étudiant(e)s et les travailleurs/euses.L’énorme manifestation s’est achevée par des heurts violents et une forte répression.

Du fait de l’architecture bureaucratique, fragmentée et confuse de la loi, de nombreuses autres réglementations (plus de 50) ont dû être adoptées, paralysant le travail des universités.Aujourd’hui, bon nombre de décrets doivent encore être pris et le processus de refondation de la gouvernance et de l’organisation des universités est toujours en cours.

En outre, la nouvelle discipline budgétaire des universités a davantage limité l’autonomie financière des facultés et a établi un seuil maximal pour le renouvellement du personnel – à 20 pour cent du nombre de départs à la retraite.

Rien de neuf

L’espoir d’un changement pour les universités après la chute du gouvernement de Berlusconi s’est vite évanoui.Le nouveau Ministre de l’Education, Francesco Profumo, ancien Directeur du Centre national de recherche et doyen de l’Université polytechnique de Turin, a exprimé son intention de poursuivre les réformes de Berlusconi.Et en effet, la situation a empiré ces derniers mois.

En fait, le processus d’évaluation des structures de recherche menée par la nouvelle Agence italienne d’évaluation et de garantie de la qualité, ANVUR, a été mal mené.Pourtant, les résultats de cette procédure faussée serviront à distribuer une part conséquente du budget ministériel aux universités en fonction du classement des structures.

Défaillances dans le système d’évaluation

Cette même agence était chargée de rédiger les processus de qualification scientifique nationale pour les chercheurs/euses et les professeurs qui désirent obtenir un poste supérieur.

Pour avoir des possibilités, restreintes, de progresser au niveau de leur carrière, les chercheurs/euses italien(ne)s ont été placé(e)s dans une situation délicate les obligeant à accepter un système déficient d’évaluation des recherches, comprenant une méthode strictement quantitative d’évaluation de la productivité scientifique, fondée sur des collectes incertaines de données et des indicateurs fortement discutables.

Ils/Elles pouvaient aussi refuser le processus en ayant alors la certitude d’être bloqué(e)s au niveau professionnel pour les années à venir.

En outre, ce processus d’évaluation, en s’appuyant sur une analyse quantitative de la production scientifique et sur une fausse idée de la méritocratie, s’est révélé être une tentative de justification d’une approche étroite d’investissement uniquement dans les sciences appliquées et la technologie.

Il est probable que cette approche affaiblisse le monde scientifique italien pendant des années puisque les recherches appliquées ne peuvent subsister dans le long terme sans une base solide et des recherches poussées par la curiosité.Le réseau électronique ROARS( Return On Academic Research), qui joue un rôle décisif dans l’opposition à l’agence ANVUR et à ses politiques, n’a de cesse de surveiller les défauts et les contradictions de ce processus et d’en débattre.

Ces derniers mois, dans la foulée de la réduction des finances publiques, de l’augmentation des frais d’inscription et de l’introduction d’un nouveau modèle de prêts pour les étudiant(e)s, le nouveau gouvernement a procédé à la réforme du système de bien-être des étudiant(e)s.

Le nouveau ministre adopte la même approche que son prédécesseur.Il affaiblit le système universitaire public afin d’ouvrir le « marché de l’éducation » aux acteurs privés.Cela créera un système universitaire double, composé d’universités de faible niveau et d’un nombre limité d’excellentes institutions de recherche.

Les droits de scolarité augmenteront et un système de prêts remplacera les bourses publiques.Les droits des travailleurs/euses seront diminués par la délocalisation des services professionnels et l’introduction de contrats précaires dans la recherche, l’enseignement et l’administration.

Contexte plus vaste

Evidemment, replacée dans les contextes européen et mondial, la situation en Italie semble s’intégrer à un projet plus vaste en vue de façonner l’espace international de recherche selon les principes néolibéraux de l’économie de marché.

Ce n’est pas uniquement l’idée de réduire les dépenses publiques en raison d’un déficit public croissant qui sous-tend ces politiques, mais plutôt un projet de refondre les processus de production et de diffusion des connaissances conformément aux règles et aux principes de l’économie de marché.

La récente crise financière européenne a montré que les forces justifiant une telle approche ne peuvent être interprétées dans un contexte strictement national, raison pour laquelle nous devons organiser notre dissidence au niveau européen.Nous devons opposer des propositions concrètes et mettre en avant une approche différente de la façon dont l’enseignement supérieur et la recherche peuvent participer au développement social et économique et à une démocratie active, participative et civique.

Par Alessandro Arienzo (FLC-CGIL, Italie)