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Une tempête dans un verre d’eau ou un typhon en gestation ? Le baromètre grimpe concernant la Révision du marché de la formation initiale enseignante en Angleterre.

Publié 6 septembre 2021 Mis à jour 19 octobre 2021
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Le 5 juillet 2021, alors même que les écoles, les centres de formation des enseignant·e·s et les universités anglaises se préparaient à la fermeture annuelle d’été, à la fin d’une année particulièrement difficile marquée par la pandémie de COVID-19 et une succession de périodes de confinement maladroitement gérées par le gouvernement, le ministère de l’Éducation ( Department for Education, DfE) publiait son rapport sur la formation initiale des enseignant·e·s ( Initial Teacher Training, ITT). Intitulé Market Review of Initial Teacher Training, cet état des lieux promettait une refonte radicale du programme de formation initiale enseignante. Les réformes proposées n’ont pas tardé à être décrites comme un « boulet de canon » susceptible de mettre en péril le recrutement d’enseignant·e·s. Un avis partagé par les acteurs du secteur.

"Cette Révision participe d’une démarche idéologiquement motivée, mal conçue, mal documentée et onéreuse, qui aboutira à une offre de formation initiale des enseignant·e·s de faible qualité et uniformisée."

Les raisons derrière une telle levée de boucliers sont nombreuses, et fondées. La Révision telle qu’elle se présente actuellement est grevée d’importantes lacunes démocratiques liées au processus, de même que par une compréhension insuffisante de ce qui constitue une formation des enseignant·e·s digne de ce nom. Et pour peu que vous ayez un instant des doutes sur le raz-de-marée d’inquiétudes que suscite cet exercice, cette liste ne tardera à les dissiper. À chaque lien que vous ouvrez, les mêmes arguments : cette Révision participe d’une démarche idéologiquement motivée, mal conçue, mal documentée et onéreuse, qui aboutira à une offre de formation initiale des enseignant·e·s de faible qualité et uniformisée. Guère étonnant dès lors que l’aiguille du baromètre ITT ait viré à gauche de l’écran, signalant rien de moins qu’un typhon en gestation.

En quoi consistent exactement ces déficits démocratiques et pourquoi importent-ils ?

Les décideur·euse·s politiques avisé·e·s savent que pour qu’une politique ait la moindre chance d’être porteuse, la première chose qu’ils doivent faire est de garantir un certain niveau de représentation au sein du Groupe consultatif d’expert·e·s. Après tout, nous vivons dans une démocratie. Des pans entiers du secteur, y compris nombre des plus importants prestataires, étaient tout simplement sous-représentés au sein du Groupe consultatif d’expert·e·s. Dans le même temps, un groupe restreint et non représentatif de prestataires de formation initiale, pour la plupart des nouveaux-venus sur le marché (Ark, Teach First et Arthur Terry Learning Partnership), ont été invités à mettre en commun leurs compétences. Il s’agit du premier déficit démocratique.

Les décideur·euse·s politiques averti·e·s seront également au fait des diverses lacunes en matière de responsabilité qui surgissent lorsque les fenêtres de consultation sont considérablement réduites, ou lorsque la période de consultation choisie limite de fait une participation adéquate. Les démocraties dépendent de la participation. Le fait de réduire de moitié la période de consultation, la faisant passer de 12 à 6 semaines, et de lancer ladite consultation alors que les écoles, les prestataires et les universités étaient en vacances d’été, a pour effet de restreindre la participation. Il s’agit du deuxième déficit démocratique. Vous sentez le baromètre grimper de plus belle ? Je le sens, moi.

"C’est l’avenir d’une bonne partie de l’excellente offre de formation initiale des enseignant·e·s qui est en jeu et, avec elle, le droit de l’apprenant·e à un·e enseignant·e de haute qualité."

À présent, pour faire bonne mesure, proclamez haut et fort que vous êtes tout à fait disposé·e·s à consulter et à « écouter » les différents groupes qui ont été à ce point alarmés par les recommandations de la Révision de l’ITT qu’ils ont rendu publics leurs documents et leurs préoccupations relatifs à la consultation. Certains fonctionnaires « en mode concertation » rétorquent à l’envi que le secteur a délibérément « mal compris » le rapport et qu’il doit « remettre ses pendules à l’heure ». Remettre quelles pendules à l’heure ? Cela signifie-t-il accepter que ce que vous lisez sur la page ne signifie pas vraiment ce qui y est écrit ? Nous entrons assurément dans le territoire d’Alice au pays des merveilles, où les choses ne sont pas ce qu’elles semblent être. Qu’entendent-ils par-là au juste, demandons-nous lors des différentes réunions (nous qui croyions savoir lire et écrire en anglais) ? Ce qui nous amène au troisième déficit démocratique, dans la mesure où l’on nous demande de souscrire à des formules qui, apparemment, signifient tout autre chose. Nous connaissons tous l’univers d’Alice : le Chapelier fou, la Reine rouge, le Lièvre de mars ! Le baromètre ne cesse de grimper à mesure que notre frustration grandit face au sens attribué à la consultation !

Pour couronner le tout, niez l’existence d’un mur d’opposition solidaire et faites courir la rumeur, notamment sur les réseaux sociaux qui, eux-mêmes, ne sont que rarement inquiétés par un examen attentif des preuves et des faits, qu’il ne s’agit que d’une crise d’hystérie de la part de quelques institutions qui finiront par se raviser ? Il s’agit d’une ruse vieille comme le monde : chercher à réduire l’opposition à un ou deux éléments perturbateurs et mettre en cause leurs intentions. Quoi qu’il en soit, cela n’a pas grand-chose à voir avec la démocratie et a tout d’une tactique d’intimidation qui fait grimper le baromètre de l’ITT en des termes très clairs !

En quoi cela importe-t-il ? Tel que je l’ai soutenu la semaine dernière, c’est l’avenir d’une bonne partie de l’excellente offre de formation initiale des enseignant·e·s qui est en jeu et, avec elle, le droit de l’apprenant·e à un·e enseignant·e de haute qualité. Bien sûr, la politique n’a jamais été censée être une partie de plaisir, mais nous touchons ici à un droit humain fondamental. Le droit à une éducation de qualité, d’une part, et le droit à un gouvernement avisé et non téméraire, dont le droit légitime à gouverner repose sur ses citoyen·ne·s, d’autre part. Or, la rumeur qui gronde désormais est précisément celle de ses citoyen·ne·s. Aussi, la première étape consisterait à se tenir à l’écoute de ce raz-de-marée d’opposition, et la seconde, à définir une voie à suivre qui soit, à la fois, démocratique, inclusive, inventive et informée.

Une tempête dans un verre d’eau ? Loin s’en faut. Une tempête se prépare, et les nuages menaçants qui pointent à l’horizon ne peuvent et ne doivent pas être ignorés.

Le contenu et les avis exprimés dans ce blog sont ceux de son auteur et ne reflètent pas nécessairement la position officielle de l’Internationale de l’Education.