Enseignement en langue maternelle, pluralisme démocratique et paix sociale
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Tout au long de l’histoire de l’humanité, l’éducation a constitué non seulement un processus de transmission du savoir, mais aussi un instrument de structuration de la société. Chaque autorité dirigeante a cherché à concrétiser sa vision de la société en élaborant son propre modèle éducatif. Les mouvements de libération ont, en réaction, développé leurs propres pédagogies alternatives. De la méthode socratique fondée sur l’analyse critique en usage dans la Grèce antique à l’idéal de l’« éducation publique pour toutes et tous » cher aux Lumières, de l’enseignement démocratique fondé sur l’expérience prôné par John Dewey à la pédagogie émancipatrice de Paulo Freire, l’éducation a de tout temps été un sujet politique par le fait même qu’elle forge non seulement les connaissances de l’individu, mais aussi son identité, son sentiment d’appartenance et sa relation au monde.
C’est pourquoi les politiques éducatives sont directement liées aux choix politiques, lesquels déterminent aussi bien les connaissances à transmettre que les identités à mettre en avant et celles à écarter. L’éducation peut aussi bien former des citoyens et citoyennes démocrates et critiques, que produire des individus conformistes, obéissants et soumis. De même, elle peut soit instaurer une culture sociale qui reconnaît les différences, soit créer les conditions propices à l’exclusion et au conflit.
Paix en Turquie : de la modernisation monolithique au pluralisme
La paix sociale commence par la reconnaissance mutuelle. Cette dernière ne se limite toutefois pas à la seule reconnaissance des individus ou des peuples ; elle exige également de reconnaître leur langue, leur culture, leur mémoire historique et leurs droits collectifs. Sans reconnaissance complète, il ne peut y avoir d’égalité ; et sans égalité, aucune paix durable n’est possible. Dans ce contexte, le droit à l’éducation dans la langue maternelle ne constitue pas un simple accommodement pédagogique, mais un droit politique, culturel et éthique.
La question de l’enseignement en langue maternelle est directement liée aux politiques d’homogénéisation fréquemment rencontrées dans les processus de construction des États-nations modernes. Comme dans de nombreux pays, le processus de construction nationale en Turquie a traité la diversité culturelle et linguistique non comme un pluralisme synonyme de richesse, mais comme un motif de consolidation autour d’une identité centrale. Même s’il se démarque des formes classiques du colonialisme, ce processus renvoie à une forme de pouvoir que l’on peut qualifier de colonialisme interne, à savoir la mise en place d’une domination épistémique et culturelle par une identité centrale sur les cultures périphériques.
En Turquie, les Kurdes, les Arméniens, les Assyriens, les Circassiens, les Lazes et les Arabes sont quelques-unes des communautés confrontées à de graves restrictions dans l’usage de leur langue maternelle comme langue d’enseignement. Ces restrictions ne sont pas le fait de simples choix techniques ou administratifs, mais reflètent un rapport de force fondé sur la langue. La structure monolingue du système éducatif turc reproduit une sphère publique définie par une langue unique et une identité unique, rendant les autres langues invisibles et marginales. Cette invisibilisation est l’une des manifestations les plus évidentes des mécanismes d’hégémonie culturelle.
L’absence de garanties constitutionnelles en faveur de l’enseignement en langue maternelle démontre que le système éducatif conserve encore un caractère monolithique et homogénéisant. Ce modèle éducatif définit la citoyenneté non pas par la diversité culturelle, mais par une norme linguistique et identitaire spécifique. En d’autres termes, même si le principe d’égalité citoyenne bénéficie toujours d’une existence officielle, il se trouve en pratique confiné dans un cadre assimilationniste. Mais dans une société démocratique, l’éducation doit être restructurée pour en faire un droit public pluraliste, égalitaire, scientifique et multilingue qui respecte la liberté de croyance. Cette restructuration n’est pas une simple question de réforme pédagogique, mais aussi de justice historique et de démocratisation.
Ainsi que le prouvent de nombreuses études en linguistique, en psychologie, en anthropologie et en sciences de l’éducation, l’enseignement monolingue accentue les inégalités linguistiques, cognitives et psychologiques chez les enfants. Non seulement il désavantage les enfants sur le plan scolaire, mais il nuit également à la relation qu’ils ou elles entretiennent avec leur identité culturelle. Synonyme de perte de confiance en soi au niveau individuel, tout autant que d’exclusion et d’aliénation au niveau sociétal, le système éducatif devient alors un mécanisme qui reproduit les inégalités au lieu de les éliminer.
Les hiérarchies épistémiques, composante fréquente des modes de pensée coloniaux, considèrent certaines langues comme « centrales » et « universelles », là où elles relèguent d’autres au rang de langues « locales » ou « secondaires ». Le modèle éducatif monolingue, qui exclut la langue maternelle, fonctionne selon une logique similaire : la langue officielle est considérée comme un vecteur de progrès et de socialisation, tandis que les autres sont reléguées à la sphère privée. Cette approche exclut la pluralité culturelle de la sphère publique et renforce la vision d’une société homogène.
Les recherches montrent toutefois que les enfants apprennent plus rapidement dans leur langue maternelle, que leur développement conceptuel progresse de manière plus harmonieuse et que leur identité culturelle en sort renforcée. L’enseignement dans la langue maternelle améliore non seulement les résultats scolaires, mais permet également aux enfants de se sentir égaux et valorisés dans la sphère publique.
Aucune paix sociale durable n’est possible lorsque les différences sont réprimées, uniquement lorsqu’elles sont reconnues et bénéficient de garanties institutionnelles. Le principe d’égalité citoyenne acquerra véritablement son sens lorsque le système éducatif ne servira plus d’instrument d’homogénéisation et de standardisation, mais deviendra un vecteur de pluralisme. La reconnaissance du droit à l'éducation en langue maternelle ne se limite pas à la satisfaction d’une exigence culturelle ; elle est l’une des étapes fondamentales sur la voie d’un avenir pluraliste où une société démocratique se libère des vestiges du colonialisme.
Eğitim Sen poursuit sa lutte en faveur du droit à l’éducation en langue maternelle, l’un de nos principes fondateurs. Alors que nous célébrons la Journée internationale de la langue maternelle qui se tient le 21 février, nous saluons tous les peuples et appelons à la suppression de tous les obstacles de droit et de fait qui entravent la libre existence et le développement des différentes langues et cultures maternelles, à l’instauration de garanties constitutionnelles en faveur de l’enseignement en langue maternelle, à une plus grande participation locale au processus éducatif, et à la mise en place d’une éducation publique et égalitaire pour toutes et tous.
Le contenu et les avis exprimés dans ce blog sont ceux de son auteur et ne reflètent pas nécessairement la position officielle de l’Internationale de l’Education.