Centrafrique : le syndicat de l’éducation tire la sonnette d’alarme devant l’ampleur de la pénurie de personnel enseignant
La République centrafricaine (RCA) fait face à une situation éducative alarmante : des classes à 250 élèves, des milliers d’enseignant·e·s formé·e·s mais non intégré·e·s dans la fonction publique, une dépendance envers des contrats financés par la Banque mondiale et un secteur privé qui menace l’enseignement public
La crise actuelle dans ce pays est révélatrice d’un phénomène mondial : la profession enseignante est en pénurie et s’effondre faute d’investissements publics suffisants.
« Il y a une pénurie d’enseignants à Bangui comme dans l’arrière-pays », explique-t-il. « On peut avoir 200 à 250 élèves dans une classe. L’enseignant est figé au tableau, il n’y a même pas de passage pour circuler », rapporte Jeremi Goga Nzapayeke, secrétaire général du Syndicat national des enseignants autonomes de Centrafrique (SYNEAC),
Une pénurie nationale, symptôme d’un manque d’enseignant·e·s planétaire
La RCA n’est pas un cas isolé. L’UNESCO estime qu’il faudra 50 millions d’enseignant·e·s supplémentaires d’ici 2030 pour répondre aux besoins mondiaux. Partout, les systèmes éducatifs s’effritent sous le poids du sous-financement chronique et des départs massifs d’enseignant·e·s qui fuient la précarité.
En RCA, le problème est exacerbé : 1.782 enseignant·e·s intégré·e·s dans la fonction publique ; et 6.150 contractuel·le·s recruté·e·s grâce à un financement temporaire de la Banque mondiale.
Ces contractuel∙le∙s, formé∙e∙s par l’État mais non pris en charge, assurent aujourd’hui la continuité du service public de l’enseignement jusqu’à la fin du financement prévue en avril.
« Ceux qui ont signé le contrat ont une meilleure chance d’être intégrés, mais ce n’est pas une solution durable », prévient Nzapayeke.
Quand la Banque mondiale remplace l’État : une externalisation inquiétante
Pour combler l’absence d’intégrations dans la fonction publique entre 2021 et 2023, la Banque mondiale a repris les diplômé·e·s des centres publics de formation et les a placé·e·s sous contrat : 80 000 FCFA (≈ 122 €) pour les professeurs d’école, 90 000 FCFA (≈ 137 €) pour les enseignant·e·s de collège, 100 000 FCFA (≈ 152 €) pour les professeur·e·s de lycée.
La logique est la même que dans de nombreux pays confrontés à l’austérité : on remplace les postes stables par des contrats temporaires, sans perspective de carrière ni droits syndicaux complets.
L’argent public pour la formation, le secteur privé pour les profits
La RCA compte aujourd’hui 20 Centres pédagogiques régionaux (CPR) qui forment chaque année des dizaines de futur·e·s enseignant·e·s du primaire. À Bangui, les promotions peuvent atteindre 300 étudiant·e·s.
Mais faute d’intégration, beaucoup se tournent vers le privé où les salaires sont plus bas : 50 000 FCFA (≈ 76 €), 70 000 FCFA (≈ 107 €), 80 000 FCFA (≈ 122 €) selon les écoles.
« L’argent public sert à former les enseignants et après, c’est le privé qui en profite », note M. Nzapayeke.
Ce détournement de ressources publiques au profit de prestataires privés est un phénomène mondial, déjà bien documenté par l’Internationale par l’Éducation, qui explique que la privatisation, loin d’améliorer l’éducation, la fragilise.
Des classes surchargées, des conditions impossibles
L’effet le plus visible de la pénurie est l’explosion des effectifs : 200 à 250 élèves par classe dans certaines zones.
À l’inverse, d’autres établissements comptent à peine 50 élèves.
« Nous n’avons pas de données du ministère sur le nombre d’écoles privées et leurs effectifs », insiste le dirigeant du SYNEAC.
Des syndicats considérés comme des adversaires : une atteinte au dialogue social
Au lieu de travailler avec les syndicats pour reconstruire un système éducatif affaibli, les autorités centrafricaines ferment la porte au dialogue.
« Nous avons dit au ministre que nous sommes des partenaires. Mais en Centrafrique, ils prennent les syndicalistes comme des ennemis. Ce n’est pas comme ça que l’école publique va avancer. »
Les tensions autour des droits syndicaux et du respect du dialogue social ne sont pas propres à ce pays : elles se multiplient dans le monde, là où les gouvernements répondent à la crise éducative par la répression ou l’inaction, plutôt que par l’investissement.
Campagne « La force du public : ensemble on fait école ! »
La situation en RCA renforce l’urgence de la campagne de l’Internationale de l’Éducation, « La force du public : ensemble on fait école !», qui appelle les gouvernements à investir massivement dans des postes publics statutaires, garantir des salaires dignes, assurer des conditions de travail soutenables, respecter pleinement les droits syndicaux, et mettre fin à la privatisation qui siphonne les ressources publiques.
La profession enseignante n’a pas besoin de contrats temporaires financés par de bailleurs de fonds, mais d’un État qui assume sa responsabilité, finance ses écoles et protège ses travailleur∙euse∙s dans l’enseignement.
Comme le dit M. Nzapayeke : « On ne peut pas bâtir une école de qualité sur la précarité. Nous avons besoin d’enseignants intégrés, respectés et soutenus. »