Alertes aériennes, pannes de courant, dangers et incertitudes : une journée dans la vie d’une enseignante ukrainienne
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Je m’appelle Natalia Tereshchenko. Je suis professeure de littérature mondiale et de langue ukrainienne dans la ville de Kamianske, dans la région de Kryvyï Rih. Je travaille avec des élèves de la 5e à la 11e année d’enseignement (élèves de 9 à 16 ans). J’enseigne au lycée depuis 36 ans.
J’ai toujours voulu être enseignante. Je n’ai jamais douté de mon choix de carrière, parce que j’ai grandi dans une famille d’enseignants et d’enseignantes. Mes grands-parents ont travaillé dans une école toute leur vie, et dès mon plus jeune âge, j’ai vu à quel point ils mettaient du cœur dans leur travail. Mes souvenirs les plus marquants, ce n’est pas la façon dont ils préparaient les cours ou corrigeaient les devoirs, mais ce sont leurs rencontres avec d’anciens élèves. Ces gens, qui étaient alors adultes et poursuivaient une belle carrière, les saluaient chaleureusement, les remerciaient et se remémoraient leurs journées d’école. C’est là que j’ai réalisé qu’un·e véritable enseignant·e reste une personne importante dans la vie de ses élèves, même après de nombreuses années. Plus que tout, c’est cette réalité qui m’a poussée à choisir cette profession.
J’enseigne la littérature mondiale parce que je crois que les livres nous aident à mieux comprendre non seulement le monde mais aussi notre propre personne. Aujourd’hui, alors que nos enfants vivent au rythme de la guerre et des sirènes d’alerte aérienne et dans une incertitude permanente, les cours de littérature deviennent souvent un lieu où nous pouvons parler ouvertement de peur, de choix, de responsabilité et d’humanité.
Mes élèves sont une profonde source d’inspiration. Ils n’ont pas peur de poser des questions délicates ou de défendre leurs propres opinions. Et cela me rappelle sans cesse pourquoi je continue à exercer cette profession. Je veux que mes élèves quittent mes cours non seulement en ayant acquis des connaissances littéraires, mais aussi en étant capables de penser, d’avoir de l’empathie et de conserver leur humanité en toutes circonstances.
Enseigner en temps de guerre
Être enseignante aujourd’hui, ce n’est pas seulement enseigner une matière, c’est une démonstration quotidienne d’adaptabilité, de résilience et de maîtrise émotionnelle. Une journée de travail dans un environnement d’apprentissage hybride, au rythme des alertes aériennes et des pannes de courant, c’est un marathon épuisant où tout ce que vous planifiez est sans cesse remis en question.
Voici à quoi ressemble une journée type :
7 h 30 - La journée démarre par la consultation des coupures d'électricité prévues, des chaînes d'information et des groupes de discussion. Le courant est coupé. Rapidement, je dois identifier quel groupe est à l’école aujourd’hui, quels élèves suivront les cours en ligne, et vérifier si mes batteries, mon ordinateur portable et mon téléphone sont chargés. La grande question de la matinée se pose alors : « Vais-je réussir à dispenser le cours en ligne avant que la connexion ne soit coupée ? »
08 h 30 - Nous accédons au cours via un accès mobile à Internet, qui reste fragile. L’écran affiche des carrés noirs à la place des caméras des élèves, car eux non plus n’ont pas de lumière. J’essaie d’expliquer le sujet d’une manière motivante et intéressante, mais la connexion ne cesse de se couper. Toutes les cinq minutes, quelqu’un « est expulsé » de la conférence. Je parle dans le vide, sans savoir si les enfants peuvent m’entendre. C’est ainsi qu’apparaissent les premiers signes d’épuisement mental, un sentiment d’impuissance et de futilité.
10 h 00 - Je commence à travailler avec les enfants qui sont présents à l’école. Il fait sombre en classe, et le tableau est tout aussi morose à l’extérieur. Je dois m’adapter très rapidement. La présentation que j’avais prévue sur le tableau blanc interactif est annulée, nous revenons donc aux outils classiques : craie et manuels papier.
Les enfants sont nerveux et anxieux en raison du manque de sommeil (les sirènes ont retenti toute la nuit). Au lieu d’enseigner, je passe les 15 premières minutes à calmer les élèves, à capter leur attention et à établir une impression de stabilité.
11 h 15 - Une sirène retentit. Direction l’abri. Une sirène d’alerte longue et puissante. J’ai le cœur serré, mais je suis leur professeure et je ne dois pas montrer ma peur. Nous commençons l’évacuation. Rapidement mais calmement, sans panique, j’organise les enfants, vérifie que tout le monde a son sac à dos d’urgence (censé contenir de l’eau, de la nourriture et des vêtements chauds), et nous nous dirigeons vers l’abri. Ici, l’air est étouffant et bruyant, alors que toute l’école y est rassemblée. La tension émotionnelle est à son comble. Certains enfants commencent à pleurer, certains se replient sur eux-mêmes et d’autres, au contraire, commencent à remuer dans tous les sens sous l’effet du stress. Les enseignant·e·s allument les lampes de leur téléphone et s’efforcent de poursuivre leur cours ou simplement de distraire les enfants par des histoires, des jeux et des chansons.
Psychologiquement, c’est le moment le plus difficile. Nous devons nous montrer solides pour ces enfants, même si, à l’intérieur, nous tremblons d’angoisse pour nos propres familles et pour ce que nous réserve l’avenir.
14 h 00 - Des parents épuisés viennent chercher leurs enfants. Nous regagnons une salle de classe vide et froide. C’est là que mes forces me lâchent. J’ai épuisé toutes mes réserves d’énergie. Je dois encore corriger une pile de devoirs, dont certains ne sont que des photos floues, envoyées via des applications de messagerie, et d’autres ont été écrits à la main. J’ai mal aux yeux en raison de la tension constante et du mauvais éclairage.
18 h 00 - Je rentre chez moi, où l’électricité a probablement aussi été coupée. Comme l’apprentissage mixte impose une double charge de travail (préparer les travaux destinés aux élèves qui viennent en classe, d’une part, et à celles et ceux qui suivent les cours en ligne, d’autre part), je prévois de quoi faire face en cas de rétablissement du courant, ainsi qu’en cas de nouvelle alerte. À l’issue de cette journée, je ressens un profond sentiment de culpabilité : « Je n’ai pas eu le temps d’aborder toute la matière que je voulais », « Je n’ai pas pu accorder toute mon attention à l’ensemble des élèves ».
Je vais me coucher avec un mal de tête causé par le bruit constant, la tension et l’usage prolongé d’écrans. Mais la chose la plus étrange, c’est qu’au moment de m’endormir, je me dis : « L’essentiel est que les enfants soient en sécurité, nous rattraperons le cours à un autre moment. »
C’est une journée où j’assume certes mon rôle d’enseignante, mais où je me dois aussi d’agir comme psychologue, comme guide, comme protectrice et comme source de réconfort. Et cet engagement tient uniquement grâce à l’amour sans mesure que je porte aux enfants, et à une force intérieure incroyable.
Notre solidarité est notre force
Au sein de notre établissement, le syndicat joue un rôle majeur. Il compte actuellement 25 membres. Chacune et chacun de nous sait pouvoir compter sur le soutien, l’entraide et la solidarité de l’équipe. Nous soutenons en permanence nos collègues dans les moments difficiles comme dans les moments de joie, nous faisons du bénévolat ensemble et célébrons les moments de bonheur. Tout le monde apporte un soutien moral, particulièrement précieux en cette période difficile pour notre pays.
En ce qui me concerne, l’année écoulée a été extrêmement compliquée. J’étais épuisée en raison des attaques constantes. Une frappe aérienne a d’ailleurs endommagé ma maison. Et comme si cela ne suffisait pas, j’ai appris, sans y être préparée, que j’étais atteinte d’un cancer. La personne responsable du syndicat a été la première à m’appeler et à m’offrir son soutien. J’ai reçu une aide financière. Plus tard, j’ai appris que cette aide avait été fournie par l’Internationale de l’Éducation.
Dans de tels moments, vous réalisez l’importance du travail d’équipe, du syndicat, de l’unité, de l’humanité et de la solidarité, parce qu’il s’agit de moments difficiles pour tout le monde, et il est très important de se sentir soutenue et de savoir qu’on a besoin de vous.
Grâce à ce type de coopération, chaque enseignant·e et membre du personnel acquiert de la confiance en soi et un sentiment de sécurité, ce qui renforce sa motivation à travailler.
À l’Internationale de l’Éducation, nous ne sommes pas seul·e·s
Dans les moments les plus difficiles, il est particulièrement précieux de se sentir entourée. Pour moi, la solidarité internationale ne se réduit pas à de belles paroles, ce sont des gens qui vous tendent la main pour vous aider quand vous en avez le plus besoin. Ce soutien n’est pas uniquement d’ordre pratique, il nous a aussi donné le sentiment que les enseignant·e·s d’Ukraine et nos enfants ne sont pas oubliés.
Des initiatives syndicales conjointes ont permis à nos enseignant·e·s de participer à des formations et à des ateliers, de s’octroyer une pause face aux dures réalités de la vie actuelle et de poursuivre leur développement professionnel. Nos élèves ont également eu la chance de participer à des projets qui leur ont appris à croire en eux-mêmes et à toujours garder espoir.

Je suis sincèrement reconnaissante envers toutes celles et ceux qui se sont tenus à nos côtés. À l’heure où la guerre met chaque jour notre résilience à l’épreuve, ce sont précisément ces actes de solidarité internationale qui restaurent notre foi dans l’humain, dans le pouvoir de l’éducation, et dans le fait que, même à distance, il est possible de donner aux autres un sentiment de soutien et d’espoir.
Collègues, merci de vous tenir à nos côtés, aux côtés de l’Ukraine, dans les moments les plus sombres. Aujourd’hui, nous travaillons dans différents pays et dans des contextes distincts, mais un seul et même objectif nous unit : protéger les enfants. Alors que la guerre se poursuit, aidez-les à continuer de croire en la bonté, en l’humain et en le pouvoir de la connaissance. Après tout, ce sont eux qui bâtiront un jour un monde où plus aucun enfant ne se réveillera au son d’une sirène.
Merci de votre présence. Il n’y a pas de mots pour exprimer ce que cela représente pour nous.
Le contenu et les avis exprimés dans ce blog sont ceux de son auteur et ne reflètent pas nécessairement la position officielle de l’Internationale de l’Education.