Ei-iE

Programmes scolaires, manuels pédagogiques et stéréotypes de genre : le cas du Pakistan

Publié 28 septembre 2017 Mis à jour 24 octobre 2017
Écrit par:

L’éducation possède le pouvoir de façonner les attitudes et les comportements des individus, autant que leur compréhension du monde. L’éducation est utilisée comme un outil de promotion des identités nationales, capable de renforcer les privilèges de certains groupes au sein de nos sociétés (Smith, 1991), notamment le pouvoir des hommes sur les femmes. Implicitement ou explicitement, les institutions éducatives reproduisent, forment, définissent, renforcent et promeuvent les inégalités et la sexospécificité des rôles au sein de nos sociétés.

Si diverses recherches se sont effectivement penchées sur l’accès inégalitaire à l’éducation et les différences entre le taux de scolarisation des filles et des garçons, il importe également d’étudier la façon dont les programmes et les manuels scolaires confèrent aux garçons et aux filles des positions inégalitaires, en créant des cloisonnements entre les deux sexes (Durrani, 2008). Les manuels scolaires expliquent ce que signifie être un enfant dans un contexte spécifique, ce qui inclut l’apprentissage de l’identité de genre au travers de la socialisation (Kereszty, 2009). Au niveau de l’enseignement élémentaire, les manuels scolaires jouent un rôle crucial dans la mesure où ils façonnent l’apprentissage factuel des compétences que sont censés acquérir les enfants, pouvant varier entre filles et garçons et déterminer les bases des stéréotypes de genre (Kereszty, 2009).

S’agissant du Pakistan, les disparités entre les sexes ont pu être observées dans les programmes et les manuels scolaires(Durrani, 2008; UNESCO, 2004). Les identités nationales qui y sont défendues permettent aux élèves de « comprendre la position relative de la religion et du genre par rapport à la notion de nationalité »(Durrani, 2008). Une étude portant sur 194 manuels couvrant six matières, utilisés dans quatre provinces pakistanaises, a montré que le programme scolaire véhiculait des stéréotypes de genre significatifs concernant les hommes dans au moins trois des matières (UNESCO, 2004). L’analyse montre que seuls 7,7 % des personnages présentés dans les manuels scolaires sont des femmes, la majorité étant des figures historiques de l’Islam. Tous les autres sont des hommes. Dans les manuels consacrés à l’histoire du sous-continent, seules 0,9 % des figures historiques mentionnées sont des femmes.

Une autre étude à l’échantillonnage plus restreint révèle, elle aussi, que la représentation des femmes dans les illustrations demeure minimale - 21,4 % seulement représentent des femmes (Durrani, 2008). Les préjugés fondés sur le genre sont également présents dans le langage, les pronoms personnels masculins (il) supplantant le plus souvent les pronoms personnels féminins (elle).

Le contexte entourant la représentation des femmes dans les manuels scolaires pakistanais répond lui aussi au principe de la sexospécificité. Lorsque l’on évoque des figures féminines, ces dernières sont représentées comme des êtres sans défense, résignés, pieux et soumis, au service de leur époux (Durrani, 2008; Ullah & Skelton, 2012). Les manuels scolaires dépeignent les femmes dans des fonctions sexospécifiques stéréotypées telles que la cuisine, le nettoyage, la lessive, l’éducation des enfants et la gestion des tâches ménagères. La représentation des femmes est également confinée à une série limitée de fonctions telles que l’enseignement ou la médecine (UNESCO, 2004; Durrani, 2008; Ullah & Skelton, 2012).

Une étude conduite par Durrani en 2008 montre comment la représentation inégalitaire des femmes dans les manuels scolaires engendre une identification et une hiérarchisation fondées sur genre. La méthodologie de l’étude consistait à demander à un échantillon d’élèves de dessiner les Pakistanais(e)s : aucun dessin réalisé par les garçons ne représentait des femmes. Quant aux élèves féminines, certains dessins représentaient des femmes, mais s’adonnant à des activités stéréotypées telles que la cuisine. Il a également été demandé aux élèves de sélectionner un personnage dans les manuels scolaires - seuls 4,1 % des élèves masculins ont choisi une figure féminine. D’autre part, les filles ayant retenu une figure féminine ont déclaré avoir fait ce choix-là car elles étaient de « bonnes épouses ou de bonnes mères » (Durrani, 2008).

Le débat autour de ces discriminations et autres différences en termes de représentation dans les manuels scolaires est important si l’on considère son incidence sur les choix de vie et la motivation de l’enfant (Ullah & Skelton, 2012). Les élèves développent leur confiance en eux/elles et leur identité en se basant sur les modèles sexospécifiques qui leur sont enseignés (Campbell, 2010). Les programmes scolaires détiennent le pouvoir d’orienter « naturellement » les femmes vers certains types de carrière (Griffith, 2010). Ce constat est corroboré par une recherche menée au Pakistan, révélant que les filles considèrent les enseignant(e)s et les médecins comme des modèles référentiels pour des professions auxquelles elles peuvent aspirer, alors que très peu d’entre elles se tournent vers des carrières moins traditionnelles telles que la navigation aérienne ou l’ingénierie (UNESCO, 2004; Ullah & Skelton, 2012).

L’un des moyens de pallier cette lacune serait de confier à davantage de femmes la responsabilité de rédiger les manuels scolaires. Les études démontrent que les manuels scolaires écrits par des femmes contiennent davantage de représentations féminines (Durrani, 2008; UNESCO, 2004). Les auteur(e)s peuvent être sensibilisé(e)s à ces préjugés et participer à des formations leur apprenant à mieux tenir compte de la question du genre dans leurs ouvrages. Par ailleurs, les enseignant(e)s peuvent participer à des formations leur permettant d’identifier et d’enrayer les stéréotypes de genre dans les manuels scolaires, tout en encourageant leurs élèves à suivre leur exemple.

Bibliographie

Campbell, E. (2010). Women in the history’s textbooks.

Durrani, N. (2008). Schooling the ‘other’: the representation of gender and national identities in Pakistani curriculum texts. Compare: A Journal of Comparative, 595-610.

Griffith, A. L. (2010). Persistence of women and minorities in STEM field majors: Is it the school that matters. Economics of Education Review,, 911-922.

Kereszty, O. (2009). Gender in Textbooks. Practice and Theory in Systems of Education, 1-7.

Smith, A. D. (1991). National Identity . Las Vegas: University of Nevada Press.

Ullah, H., & Skelton, C. (2012). Gender representation in the public sector schools textbooks of Pakistan. Educational Studies, 183-194.

UNESCO. (2004). Books, Gender Analysis of School Curriculum and Text. Islamabad: UNESCO, Islamabad.

Le contenu et les avis exprimés dans ce blog sont ceux de son auteur et ne reflètent pas nécessairement la position officielle de l’Internationale de l’Education.