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Les possibilités de dialogue Sud-Nord au sein de la recherche dans l’éducation, par Tore Bernt Sorensen

Publié 27 mars 2018 Mis à jour 25 mars 2019
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Cette semaine est marquée par la tenue de la 62e Conférence annuelle de la Société d’éducation comparée et internationale (CIES) à Mexico. Bien qu’elle soit implantée aux Etats-Unis, la CIES regroupe près de 2.500 membres à travers le monde. La Conférence attire chaque année quelques milliers de participant(e)s.

L’édition 2018 accueillera des participant(e)s venu(e)s de 114 pays, en vue de discuter du thème de la conférence « Redéfinir l’éducation mondiale: le dialogue Sud-Nord ». Au travers de cette thématique, les participant(e)s se pencheront sur la problématique suivante: la production et l’échange du savoir, y compris dans le cadre des recherches comparatives en matière d’éducation, se résument généralement à un monologue au cours duquel les « spécialistes » des pays du Nord (à revenu élevé) s’adressent aux pays du Sud (à revenu moyen et faible) et les étudient. Face à cette situation, la conférence souhaite encourager le dialogue Sud-Nord et développer la collaboration Sud-Sud.

A de nombreux égards, la thématique du dialogue Sud-Nord revêt une importance capitale, dans la mesure où elle soulève des débats importants, à la fois francs et directs. Nous pourrions bien évidemment nous interroger sur la pertinence d’une telle division arbitraire entre le Nord et le Sud. Qui fait partie de l’un, qui fait partie de l’autre, où se situe la frontière entre les deux? Qui s’exprime au nom du Sud, qui s’exprime au nom du Nord? Et plus précisément, en quoi consistent ces dialogues? Quels sont les intérêts qui y sont défendus? Quels sont les groupes représentés? Les étudiant(e)s, les enseignant(e)s, les parents, les communautés, les chercheurs/euses, les dirigeant(e)s d’entreprise, les responsables politiques?

Une des conditions préalables indispensables à la conduite d’un dialogue fondé sur la recherche dans le domaine de l’éducation, de l’enseignement et de l’apprentissage, est d’avoir une bonne connaissance des secteurs et des thèmes qui sont au cœur du dialogue que l’on souhaite mener. Au cours de la conférence CIES, j’aurai l’occasion de participer à un débat intitulé « Les professions enseignantes et l’échange des connaissances dans le contexte de la mondialisation », aux côtés de Maria Margarita Ulloa (Université du Bío-Bío au Chili), Martin Henry (Coordinateur pour la recherche à l’Internationale de l’Education) et de Susan Robertson (Université de Cambridge).

Dans le cadre de cette séance de discussion, je passerai en revue les différentes façons de présenter le « problème enseignant » dans les ouvrages avalisés par la communauté académique et scientifique, consacrés aux professions enseignantes et aux politiques adressées aux enseignant(e)s dans le contexte de la mondialisation et de l’européanisation. Ma recherche bibliographique porte essentiellement sur ces 25-30 dernières années, étant donné que cette période est marquée par un regain d’intérêt politique pour les enseignant(e)s au niveau international, souvent centré sur des notions spécifiques telles que l’enseignement de qualité et l’efficacité des enseignant(e)s, et par la multiplication des rapports de recherche consacrés aux professions enseignantes.

Préparée en collaboration avec Xavier Dumay, cette présentation bibliographique s’inscrit dans le cadre du projet de 5 ans TeachersCareers, mené à l’Université catholique de Louvain en Belgique. Au cours de cette présentation, nous nous concentrerons essentiellement sur les ouvrages en langue anglaise, compte tenu de nos compétences linguistiques et du statut prédominant de l’anglais pour la rédaction des rapports de recherche dans ce secteur.

Loin de vouloir nous livrer à une présentation exhaustive de toute la littérature pertinente dans ce domaine, nous avons souhaité identifier les principaux modèles existants, au travers d’une vaste sélection d’ouvrages ayant pour thème les enseignant(e)s et la mondialisation. Après avoir constaté l’absence d’un grand nombre d’ouvrages jugés essentiels dans les principales bases de données électroniques telles que Scopus et ERIC, nous avons opté pour une stratégie plus nuancée, alliant recherche dans les bases de données électroniques et compilation de ressources bibliographiques déjà utilisées dans les analyses précédentes, et donc moins coûteuses, afin de sélectionner les contributions clés dans ce domaine. Cette stratégie de recherche a abouti à l’examen de près de 1.000 ouvrages et documents, réduits ensuite à environ 300 références bibliographiques, en fonction de leur pertinence.

Nous avons analysé cet ensemble d’ouvrages et avons constaté leur remarquable diversité en termes de thèmes, théories et méthodes de recherche. Nous avons également constaté un étonnant déséquilibre géographique en ce qui concerne la production du savoir dans ce domaine, en faveur de pays et contextes anglophones (en particulier les Etats-Unis, l’Angleterre et l’Australie) et de quelques pays européens, parmi lesquels se distingue bien évidemment la Finlande, vu l’hypermédiatisation dont ce pays a fait l’objet dans les années 2000. Nous reconnaissons que notre décision de n’inclure que les ouvrages anglais dans cette analyse est susceptible d’accentuer davantage encore ce déséquilibre existant dans la littérature en général. Il est étonnant de constater que peu d’ouvrages sont consacrés aux enseignant(e)s en Amérique latine, un domaine qui aurait tout simplement cessé d’exister si quelques-uns ne s’étaient pas intéressés aux politiques mises en place pour les enseignant(e)s dans ce laboratoire néolibéral qu’est le Chili ou aux réformes éducatives de large envergure instaurées au Mexique dans les années 1990 et 2000. Ce même problème touche tout autant l’Asie centrale, l’Europe orientale, l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient, ces régions n’étant que rarement évoquées dans les ouvrages. En bref, notre analyse de la littérature avalisée par les pairs laisse à penser qu’une grande partie de notre monde est écartée des circuits de production et d’échange de connaissances en lien avec les enseignant(e)s.

Si ce déséquilibre géographique semble aujourd’hui bien établi, il est intéressant de constater que la Chine commence à être considérée dans les ouvrages du milieu des années 2000, aux côtés du Japon, comme une société de référence majeure en Asie de l’Est pour les chercheurs/euses et les responsables politiques. De même, à partir de 2010, plusieurs ouvrages commencent à s’intéresser aux enseignant(e)s en Inde. L’ensemble de la littérature examinée reflète donc quelques-unes des évolutions géopolitiques majeures, ainsi que la nature changeante des cibles définies par les programmes de recherche de large envergure menés par des agences majeures, tels que PISA, TIMMS ou TALIS.

Enfin, une partie de la bibliographie examinée s’intéresse à la promotion du constructivisme et de la pédagogie centrée sur l’élève dans les pays à revenu moyen et faible, plus particulièrement en Afrique subsaharienne. Ces documents révèlent que les agences internationales comme la Banque mondiale et divers départements nationaux ont joué un rôle clé pour mener ces initiatives et relever les défis importants liés à leur mise en œuvre.

Ceci nous ramène donc directement à la question du dialogue Sud-Nord, dans la mesure où il convient de savoir ce que ce dernier signifie dans le contexte d’un programme de développement assorti de certaines obligations. Le dialogue peut être plus ou moins ouvert et équitable, et nous sommes en droit de nous demander si la possibilité de mener ce dernier est bel et bien réduite à néant lorsque les échanges obéissent à des objectifs définis par une seule partie et tributaires du financement. Plus important encore, si vous représentez le Sud, vous prendra-t-on au sérieux lorsque vous aborderez les questions allant au-delà de la région à laquelle vous appartenez?

Il n’y aucune raison de se montrer naïf lorsqu’il s’agit de l’économie politique liée à la production du savoir. Les ressources financières sont importantes, aussi les caractéristiques structurelles des inégalités mondiales se retrouvent-elles dans les capacités de recherche. Les déséquilibres entre régions affectent forcément l’échange du savoir et le dialogue à mener. Face à cette situation extrêmement difficile, toute tentative ou initiative en faveur d’un dialogue plus égalitaire et plus ouvert doit être soutenue, ne serait-ce que pour alimenter et étoffer le plus possible les débats entourant l’éducation, l’enseignement et l’apprentissage. Espérons que la conférence CIES répondra à son objectif déclaré, à savoir « mener une discussion sur les frontières et divisions à l’origine des déséquilibres entre les pouvoirs dans notre domaine constitue la première étape de leur redéfinition, voire de leur suppression ».

Le contenu et les avis exprimés dans ce blog sont ceux de son auteur et ne reflètent pas nécessairement la position officielle de l’Internationale de l’Education.