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Les syndicats de l’éducation défendent et promeuvent les libertés académiques dans le monde !

Publié 2021-02-15 Mis à jour 2021-02-25

Au niveau mondial, les libertés académiques sont en piteux état, si l’on en croit les participant·e·s à la récente Conférence internationale sur l’enseignement post-secondaire, supérieur et la recherche (IFHERC). Organisée virtuellement par l’Internationale de l’Éducation, la conférence a exprimé sa solidarité avec les universitaires harcelé·e·s et emprisonné·e·s dans le monde et, en particulier, en Birmanie et à Hong Kong.

Lors de la dernière journée de la conférence, le 10 février, des intervenant·e·s de différentes régions de l’Internationale de l’Éducation ont mis évidence les expériences et les défis que rencontrent le personnel et les établissements d’enseignement supérieur dans leurs régions et pays respectifs.

Irlande : une approche centralisée et la voix des gestionnaires éclipsent les universitaires

Au cours de la session intitulée « Les syndicats défendent et promeuvent leurs droits professionnels dans le cadre de la pandémie de COVID-19 », Annette Dolan, secrétaire générale adjointe du Teachers' Union of Ireland (TUI), a souligné l’importance des libertés académiques pour le progrès scientifique, la quête de la vérité, la recherche, la collaboration entre universitaires et un enseignement supérieur de qualité.

Elle a également indiqué que la pandémie de COVID-19 avait clairement montré l’importance de préserver les libertés académiques, étant donné que les universitaires ont joué un rôle majeur dans l’élaboration de multiples réponses à la crise de la COVID-19.

Or, les violations graves des libertés académiques et de l’autonomie des établissements se multiplient, ainsi qu’il ressort du rapport Free to Think 2020, qui recense 341 attaques contre des communautés d’enseignement supérieur dans 58 pays dans le monde entre septembre 2019 et la fin août 2020.

« Si mon propre pays, l’Irlande, se classe extrêmement bien dans l’indice des libertés académiques, on observe encore des tendances inquiétantes de sape des libertés académiques », a-t-elle rapporté. Une récente étude de cas sur l’Irlande, rédigée par Kirsten Roberts et Elizaveta Potapova a mis en lumière le caractère réglementaire « du haut vers le bas » extrêmement centralisé des établissements d’enseignement supérieur irlandais, a ajouté Dolan. Par ailleurs, après la crise financière de 2008, d’énormes réductions et restrictions (y compris des baisses de salaires pour les nouveaux·elles professeur·e·s) ont été imposées au financement public de l’enseignement supérieur, alors que le nombre d’étudiant·e·s a significativement augmenté. Il n’y a toutefois pas eu de hausse correspondante du nombre de professeur·e·s, ce qui a conduit à des classes plus nombreuses et du personnel surchargé, selon elle. En outre, l’emploi précaire et temporaire s’est développé, en particulier pour les chercheur·euse·s.

En Irlande, comme dans de nombreux autres pays, on s’inquiète également de ce que le chercheur Michael Shattock désigne dans ses recherches comme l’émergence d’une classe de gestionnaires dans les établissements d’enseignement, à savoir le fait que la voix académique est marginalisée, à mesure que la voix de la culture organisationnelle remplace celle du collège professoral dans la gouvernance des universités, a expliqué Dolan.

États-Unis : ségrégation, menace historique pour les libertés académiques

Derryn Moten, vice-président du Conseil de politique et de planification de l’enseignement supérieur de l’American Federation of Teachers (AFT), a expliqué que les attaques contre les libertés académiques n’étaient pas un phénomène nouveau. Aux États-Unis, dans les années 1950-1960, les libertés académiques étaient menacées par la politique de ségrégation, qui envoyait les étudiant·e·s blanc·he·s et noir·e·s dans des écoles et des établissements d’enseignement différents, avant que l’arrêt Brown v. Board of Education of Topeka de la Cour suprême n’y mette un terme.

À l’époque, professeur·e·s et étudiant·e·s étaient menacé·e·s d’un non-renouvellement de leur contrat ou du retrait de leur diplôme d’enseignant s’il·elle·s se prononçaient en faveur de l’intégration. Il·elle·s ont dû mener des actions, comme en Alabama, où des sit-in ont été organisés en février 1960.

Moten a également souligné que la liberté est fondamentale dans la recherche et que l’American Association of University Professors (AAUP) reste le gardien des libertés académiques. Selon lui, le personnel universitaire qui jouit des libertés académiques est mieux à même de prôner un changement civil et social.

Malaisie : le niveau des libertés académiques dépend du gouvernement

Suat Yan Lai, du Malaysian Academic Movement (MOVE), indique que dans la région Asie-Pacifique, les libertés académiques dépendent du type de gouvernement en place dans un pays, selon qu’il s’agit d’une démocratie ou d’un régime autoritaire.

Selon elle, en Malaisie, les syndicats de l’éducation se sont alliés à des ONG pour rejeter la déclaration d’état d’urgence faite par le gouvernement à la suite de l’épidémie de COVID-19, qui est en réalité une tentative de se maintenir au pouvoir. Cette déclaration porte atteinte aux droits civils et politiques des citoyens, a-t-elle affirmé.

MOVE a bénéficié du soutien de collègues de l’Association canadienne des professeures et professeurs d’université (CAUT) et du National Tertiary Education Union (NTEU) d’Australie, a rappelé Suat Yan Lai.

Elle a déclaré qu’à Hong Kong, la peine qu’encourent les personnes qui exercent leur liberté d’expression est l’emprisonnement. Avec la pandémie de COVID-19 qui fait rage, une loi de sécurité nationale a été imposée par Pékin : de nombreux slogans de protestation ont été interdits, un « hymne national » de Hong Kong a été banni et les protestataires ont été arrêtés pour avoir brandi des feuilles blanches. La loi de sécurité nationale est vague, proscrit la sécession, la subversion, le « terrorisme » et la « collusion avec des forces étrangères » et interdit aux gens d’« inciter à la haine contre le gouvernement central et celui de Hong Kong ».

Colombie : reconnaissance nationale et internationale des libertés académiques et des droits connexes

Pedro Hernández, président de l’Asociación Sindical de Profesores Universitarios (ASPU) de Colombie, l’un des pays les plus dangereux pour les professeur·e·s d’université, est également intervenu au cours de la session. Il a indiqué que le rapport de la Rapporteuse spéciale des Nations Unies sur la liberté d’opinion et d’expression, Irene Khan, a reconnu le rôle particulier que jouent les universitaires et les universités dans une société démocratique. Le rapport relève également qu’en l’absence des libertés académiques, les sociétés perdent l’une des caractéristiques essentielles d’une gouvernance autonome et démocratique.

Selon lui, les libertés académiques sont synonymes de liberté d’expression, de liberté de recherche critique et de pensée critique. Ces droits sont reconnus tant au niveau international que national. Et « les membres des établissements universitaires doivent être protégés des balles des militaires ».

Il a insisté sur le fait qu’en Amérique latine, dans le secteur de l’enseignement supérieur, une autre pandémie sévit, liée à celle de la COVID-19 : des conditions de travail précaires pour les professeur·e·s.

« Il faut plus de respect pour les établissements d’enseignement supérieur pour plus de démocratie », a-t-il souligné.

Il a également lancé l’alerte au sujet du pouvoir croissant d’organisations transnationales qui fournissent des services éducatifs. Cette situation mène à des problèmes tels que la surveillance des salles de classe et une réduction considérable du nombre d’enseignant·e·s, dit-il.

Il observe que dans un nouveau rapport, la Commission interaméricaine des droits humains explique qu’elle s’inquiète, de façon générale, de l’augmentation du chômage due au ralentissement des économies ralentissent en raison de la pandémie de COVID-19. En ce qui concerne la pandémie proprement dite, il a condamné le fait qu’au Brésil, des chercheur·euse·s ont été victimes de harcèlement pour avoir critiqué la gestion de la crise de santé publique.

« Nous allons continuer de promouvoir la liberté de recherche et de pensée critique et enseigner aux gens la pensée critique et la citoyenneté critique, en inculquant aux étudiants des valeurs démocratiques », a-t-il conclu.

Ghana : l’action des syndicats permet de protéger les libertés académiques de l’ingérence gouvernementale

Au Ghana et en Afrique de l’Ouest, les libertés académiques et la liberté syndicale existent et les étudiant·e·s peuvent étudier ce qu’il·elle·s veulent, a souligné Charles Ofosu Marfo, président de l’University Teachers Association of Ghana (UTAG).

Il a expliqué qu’il existe au Ghana un système qui permet aux enseignant·e·s et aux professeur·e·s d’université de suivre un programme approuvé par le gouvernement et de siéger dans des commissions nationales. Les membres du personnel de l’enseignement supérieur peuvent mener des recherches sur les sujets qu’ils veulent et donner les cours qu’ils veulent.

Le gouvernement a néanmoins essayé de faire adopter une loi qui aurait permis au ministère de l’Éducation de donner des ordres aux universités et d’interférer dans leur fonctionnement, en particulier en ce qui concerne le financement des établissements d’enseignement supérieur.

En menant des grèves et diverses actions, l’UTAG est parvenue à forcer le gouvernement à respecter les libertés académiques et à abandonner son projet de loi.

Ce respect des libertés académiques et des droits fondamentaux humains et syndicaux n’existe pas en Afrique de l’Est, dans des pays comme le Soudan, l’Ouganda et le Cameroun. Dans ces pays, il vaut mieux être prudent et ne pas s’opposer au point de vue du gouvernement afin d’éviter le harcèlement et les ennuis.

« Avec la pandémie de COVID-19, nous faisons face à de nombreux défis pour l’enseignement tant au Ghana qu’en Afrique », a-t-il souligné. « En l’absence de matériel adéquat, d’un réseau électrique et d’une connexion internet stables, nous ne sommes pas en mesure d’offrir une éducation de qualité en ligne. »

Internationale de l’Éducation : solidarité internationale avec les professeur·e·s de Birmanie et de Hong Kong

Dans ses conclusions, la secrétaire générale adjointe de l’Internationale de l’Éducation, Haldis Holst a mentionné la recherche « qui incite à la réflexion » d’Anna Hogan et Ben Williamson, Privatisation pandémique dans l’enseignement supérieur : technologies de l’éducation et réforme universitaire (en anglais). « La réaction enthousiaste des étudiants et étudiantes au rapport et l’évaluation de la pandémie par le secteur universitaire ont montré qu’il est impossible de s’appuyer exclusivement sur les technologies de l’éducation. »

« Nous devons décider comment nous, les éducateurs et éducatrices, nous devons avancer pour faire en sorte que notre profession façonne les technologies de l’éducation », a-t-elle déclaré.

Elle a rappelé aux participant·e·s que la défense des libertés académiques était déjà l’une des priorités de l’Internationale de l’Éducation et de ses affiliés en 2019, lors du Congrès de l’Internationale de l’Éducation à Bangkok, en Thaïlande, au cours duquel deux résolutions sur l’enseignement supérieur et les libertés académiques ont été adoptées. Holst s’est montrée catégorique : « Dans le monde d’aujourd’hui, les menaces et les violations n’ont probablement fait qu’augmenter. En partie en raison des nouvelles menaces que pose l’enseignement en ligne, mais une autre partie ne peut s’expliquer que par la triste nature des régimes répressifs qui se servent d’une crise comme la COVID pour tourner la situation à leur avantage. »

Holst a poursuivi en indiquant que « les cas récents de Hong Kong et de Birmanie démontrent que les régimes répressifs ne laisseront pas passer une occasion d’accuser les universitaires et les enseignants d’’influencer’ leurs étudiants en instillant des idées libérales ou progressistes dans leur esprit ». En Turquie également, les nominations par les établissements universitaires ont été contournées et remplacées par des nominations et/ou des renvois directement décidés par le Président.

Holst a levé la séance en lançant un appel en faveur de la démocratie en Birmanie et à Hong Kong. En un geste de soutien, les participant·e·s ont allumé leur caméra et levé trois doigts, en signe de solidarité avec les protestations qui se déroulent en Birmanie.

Pour accéder au rapport complet (en anglais), Pandemic Privatisation in Higher Education: Edtech & University Reform, by Hogan, A. & Williamson, B. (2021), cliquez ici. Le résumé analytique du rapport est disponible ici.

Regardez la présentation de l’étude ici :