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Mondes de l'éducation

Vers une transition juste dans l'éducation : un guide stratégique du désinvestissement dans les combustibles fossiles à l'intention des syndicats de l'éducation

Publié 4 décembre 2023 Mis à jour 19 janvier 2024
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Chaque année, alors qu'il connaît les températures les plus élevées jamais enregistrées, le monde consomme plus de combustibles fossiles que jamais auparavant. Dès lors, la fréquence et l'intensité des catastrophes climatiques ne cessent d'augmenter. En 2022, par exemple, un tiers de la surface du Pakistan est restée sous l'eau pendant plusieurs mois à la suite de pluies de mousson sans précédent et de la fonte des glaciers dans les régions montagneuses du nord du pays. Cette catastrophe a touché 33 millions de personnes, en a tué plus de 1 700 et a entraîné des dommages économiques d'une valeur de 15 milliards de dollars. En Europe, une vague de chaleur meurtrière a entraîné une surmortalité de 16 000 décès, et a touché 185 millions de personnes. Entre 2013 et 2022, le niveau global des mers s'est élevé deux fois plus vite depuis la première décennie de mesures, de 1993 à 2002. Avec une augmentation de 4,62 mm par an, l'élévation du niveau de la mer constitue désormais une menace existentielle pour les petites nations insulaires telles que Tuvalu et Vanuatu dans le Pacifique.

Sans surprise, dans ce chaos climatique, l'industrie des combustibles fossiles a réalisé des profits faramineux. L'année dernière, les cinq plus grandes entreprises occidentales de ce secteur ont accumulé des bénéfices combinés de 200 milliards de dollars, ce qui en fait l'année la plus rentable de leur histoire. Cela veut dire que pendant que les gens ordinaires étaient victimes d'événements climatiques extrêmes dans le monde entier, l'industrie des combustibles fossiles réalisait des bénéfices records à partir d'une crise qu'elle avait elle-même provoquée. En outre, le secteur a reçu 1 000 milliards de dollars de subventions en dépit d'un business model fondé sur la destruction de la planète.

Le secteur des combustibles fossiles continue de prospérer, en partie grâce à une acceptation sociale qui normalise son business model destructeur en le considérant comme légitime et inévitable. Ce "permis social d'exploitation" permet de préserver le pouvoir hégémonique de l'industrie des combustibles fossiles, élément essentiel de sa politique d'obstruction à toute action progressiste en faveur du climat. L'éducation joue un rôle important dans la perpétuation par l'industrie de ce régime d'obstruction, qui repose sur la domination du secteur de l'énergie sur les entreprises, sur l'ingérence politique et sur la manipulation pédagogique. Dans ce que l'on a pu appeler la "pétro-pédagogie", l'industrie exerce son influence sur le secteur de l'éducation au travers d'un ensemble de techniques et de ressources pédagogiques apparemment inoffensives mais qui reproduisent les narratifs de l'industrie des combustibles fossiles. C'est ainsi que dans les systèmes éducatifs des États-Unis, du Royaume-Uni, de l'Australie et du Canada, pour ne citer que ces pays, les acteurs et les lobbyistes de l'industrie des combustibles fossiles sont connus pour diffuser la propagande sur les combustibles fossiles aux enfants en âge de fréquenter l'école. Dans l'enseignement supérieur, le secteur des combustibles fossiles utilise des formes d'influence apparemment inoffensives, comme des dons et le financement de recherches, afin de promouvoir des recommandations de politique énergétique qui lui soient favorables, par exemple dans le cas de technologies de stockage du carbone qui n'ont pas encore fait leurs preuves. Les ingérences de l'industrie des combustibles fossiles dans l'éducation sont incontestables. C'est pourquoi l'organisation d'une campagne de désinvestissement fossile visant à démanteler le réseau d'influence de ce secteur doit figurer au programme des syndicats du secteur de l'éducation.

Le désinvestissement des combustibles fossiles poursuit un double objectif : abolir le permis social d'exploitation de l'industrie des combustibles fossiles et rappeler que les fonds publics et les institutions financières privées doivent réorienter leurs financements indispensables vers des sources d'énergie renouvelable et moins polluantes. Sachant que les actifs des fonds de pension mondiaux ont dépassé les 21 000 milliards de dollars en 2021, une campagne mondiale de désinvestissement dans les combustibles fossiles peut avoir un impact considérable sur ce secteur.

Pour les syndicats de l'éducation, le désinvestissement fossile peut également s'avérer une stratégie politique à long terme en matière d'action climatique. Malgré l'influence grandissante de l'industrie des combustibles fossiles dans le secteur de l'éducation, ce dernier a toujours été un terrain fertile pour la résistance à l'hégémonie de cette industrie. Les syndicats de l'enseignement sont donc encouragés à lancer leurs propres campagnes en faveur du désinvestissement dans les combustibles fossiles, afin non seulement de rompre les liens financiers avec ces entités, mais aussi, suivant une approche de longue date des syndicats de l'enseignement, de rejeter l'objectif plus large de l'industrie, qui est d'ancrer les valeurs néolibérales dans l'enseignement. On trouvera ci-dessous quelques recommandations sur les stratégies de désinvestissement dans les combustibles, par les syndicats, pour les syndicats.

Vérifier où sont investis les fonds syndicaux, les fonds de pension et les autres fonds.

La sensibilisation à la question de savoir où les fonds sont investis est la première étape de toute campagne de désinvestissement. Les syndicats peuvent sensibiliser leurs membres en procédant à un examen approfondi de leurs portefeuilles d'investissement, en veillant tout particulièrement à déterminer si leurs fonds sont actuellement investis dans les industries des combustibles fossiles et, si oui, dans quelle proportion. Ces résultats devraient être diffusés le plus largement possible auprès des membres.

Présenter des opportunités de (ré)investissement alternatives et durables.

La proposition de désinvestissement fossile devrait également proposer des opportunités de réinvestissement alternatives et durables. Les syndicats peuvent consulter leurs membres ainsi que des gestionnaires de fonds compétents sur les options possibles. De plus, la présentation des avantages économiques et sanitaires potentiels d'une transition énergétique passant par le désinvestissement dans les combustibles fossiles permettra d’en démontrer les bénéfices à long terme pour les membres et leurs communautés, notamment en termes de création d'emplois, de réduction de la pollution et de sécurité énergétique.

Utiliser les procédures syndicales démocratiques.

Le processus démocratique est essentiel pour faire progresser le dialogue sur le désinvestissement. Lors d'un congrès ou d'une assemblée générale, les délégué·e·s peuvent proposer une résolution sur le désinvestissement dans les combustibles fossiles afin de formaliser les engagements et de présenter un plan d'action pour une transition juste. Des consultations démocratiques auprès des membres doivent également être organisées pour répondre à leurs préoccupations et formuler des recommandations.

Favoriser l’émergence de chantres de la "transition juste" au sein des syndicat.

Interroger les affiliés pour trouver une personne capable de mener des discussions sur le désinvestissement des combustibles fossiles et sur sa pertinence pour une transition juste dans le secteur de l'éducation. Donner à ces membres les moyens de mener des campagnes relatives à la transition juste.

Développer les points de discussion et les arguments de votre syndicat en matière de désinvestissement fossile.

Développer un ensemble de points de discussion sur le désinvestissement fossile, basés sur des faits et des données, adaptés au contexte de votre syndicat, ainsi que de votre communauté et de votre pays cibles. Proposer des formations et des ateliers aux membres dans le cadre de votre campagne.

Mettre en évidence les liens entre une campagne de désinvestissement fossile et des campagnes de longue date contre la privatisation de l'éducation.

Pour renforcer la cohérence du discours au sein des syndicats, le désinvestissement fossile devrait également être associé à des campagnes de longue date contre la privatisation. La mise en évidence des liens concrets entre une transition juste, le désinvestissement fossile et la lutte pour des systèmes d'éducation publique plus résilients ne peut que favoriser l'engagement des membres et créer des synergies avec les campagnes syndicales existantes dans le domaine de l'éducation.

Identifier et tisser des liens avec des alliés au sein de la communauté.

Les alliés joueront un rôle essentiel dans la campagne en faveur du désinvestissement fossile de la part de fonds publics tels que les fonds de pension et les caisses de retraite. Dans la mesure où les fonds publics sont généralement gérés par des administrateurs, des consultants et des gestionnaires de fonds, les salarié·e·s ordinaires et les syndicats ne disposent que d'un pouvoir limité sur les décisions d'investissement. Toutefois, un effort concerté entre des syndicats, des associations de défense de la justice climatique, des groupements de jeunes et des responsables politiques alliés peut contribuer à faire progresser le désinvestissement fossile dans la législation, à l'exemple du fonds de pension néo-zélandais qui s'est engagé à se désinvestir des combustibles fossiles à l'horizon 2050. Cependant, la mise en œuvre de bonne foi de ces engagements doit être surveillée par les citoyen·ne·s et les mouvements sociaux concernés.

Renforcer la solidarité internationale.

Le renforcement de la solidarité internationale en faveur du désinvestissement fossile sera également un élément clé. Il est essentiel de renforcer la capacité du mouvement à exiger que les gouvernements, les établissements d'enseignement et les industries mettent en place une coopération internationale pour s'attaquer à un problème transnational tel que le changement climatique. Le mouvement syndical, notamment, a été un acteur clé parmi les mouvements sociaux actifs dans les négociations internationales sur le climat, où sont discutés la coopération multilatérale concernant le financement du climat, les politiques "net zéro" et les programmes de transition juste.

Améliorer les tactiques de dialogue social de votre syndicat en matière d'action climatique.

En tant que mouvement social, les syndicats possèdent dans leur arsenal un outil unique pour faire pression en faveur de l'action climatique : le dialogue social. Les syndicats sont donc bien placés pour s'adresser aux responsables des gouvernements et de l'éducation et pour exiger des mesures climatiques à différents niveaux.

Note de l'auteur:

Je remercie chaleureusement les syndicalistes listés ci-dessous pour leur participation active aux réunions stratégiques et leur contribution précieuse aux stratégies présentées dans cette étude :

Rosalia Fatiaki, AUSPS - Fidji

Rob McCafferty, NZPPTA - Aotearoa Nouvelle-Zélande

Shayne Curtin, TUI - Irlande

John McLeod, EIS - Écosse

David Hughes, AFT - États-Unis

Le contenu et les avis exprimés dans ce blog sont ceux de son auteur et ne reflètent pas nécessairement la position officielle de l’Internationale de l’Education.