Ei-iE

Taiwan : les enseignant·e·s s’insurgent contre un système de surveillance punitif

Publié 29 janvier 2026 Mis à jour 5 février 2026

Le 25 janvier 2026, des milliers d’éducateur∙trice∙s, brandissant des pancartes « Sauvez l’éducation ! », ont manifesté à Taiwan contre ce qu’il·elle·s décrivent comme un système de gestion des incidents scolaires abusif qui a érodé la confiance, sapé l’apprentissage et poussé les conditions d’enseignement au point de rupture. Comme ils ont répété avec insistance dans les rues : « L’éducation ne peut pas survivre dans un climat de peur ».

Un système censé protéger, désormais perçu comme une menace

Le système de gestion des incidents scolaires, conçu à la base pour traiter les cas de brimades, d’écarts de conduite ou d’incompétence, s’est transformé, selon l’avis des enseignant·e·s, en un dispositif qui encourage les plaintes vexatoires et criminalise les interactions de routine en classe.

Les éducateur·trice·s rapportent que les salles de classe se sont converties en « scènes de crime suspectes », où chaque geste est susceptible d’être incorrectement interprété. Qui plus est, la facilité avec laquelle il est possible de déclencher des enquêtes contraint les écoles à des procédures administratives lourdes, dictées par la loi modifiée sur les enseignant·e·s.

« Pour nous, la question la plus importante est celle de la confiance », a déclaré Hou Chung Liang, président de la National Teachers’ Association (NTA), une organisation membre de l’Internationale de l’Éducation. « Cette confiance entre le personnel enseignant, les parents, les élèves, la direction des écoles et les pouvoirs publics a été entièrement détruite, ce qui nuit à l’apprentissage des élèves. »

L’article 29 de la loi sur les enseignant·e·s – introduite sous un ministre antérieur – a rendu possibles le dépôt de plaintes anonymes, les enquêtes internes et la tenue de procédures d’examen punitives qui, selon les enseignant·e·s, les ont dépouillé·e·s de leur dignité et ont fait de l’enseignement une carrière peu attrayante.

Des groupes de soi-disant professionnels du droit et de l’éducation, qui n’ont souvent aucune expérience de l’enseignement, effectuent des visites d’inspection surprises dans les classes, que beaucoup d’enseignant·e·s qualifient de surveillance intrusive.

Celles et ceux qui sont, à terme, blanchi·e·s n’obtiennent ni compensation ni réparation du préjudice causé à leur réputation. D’autres, placé·e·s sous surveillance et passé·e·s au crible des mois durant, souffrent en silence jusqu’à ce que des manifestations leur donnent l’occasion de s’exprimer ouvertement – bien souvent en larmes.

Enseignant·e·s et syndicats demandent la fin d’auditions qu’il·elle·s comparent à un « champ de tir »

Les enseignant·e·s avertissent que le problème n’est pas isolé. Dans les campus de Taïwan, les réunions de résolution d’incidents, censées à l’origine permettre de régler les différends, ont fait place à ce que les syndicalistes comparent à un « champ de tir ».

Des élèves et des parents, agissant parfois sur la base de malentendus ou de griefs personnels, ont eu recours à ce mécanisme pour mettre en cause des enseignant·e·s sur des questions triviales ou de routine. Dans d’autres cas, le personnel scolaire s’en sert comme d’un outil de politique intérieure. Une fois qu’une plainte est déposée, un·e enseignant·e peut être convoqué·e devant des enquêteur·trice·s qui n’ont pas reçu plus de trois jours de formation, et qui sont néanmoins habilité·e·s à évaluer sa conduite et à déterminer s’il ou elle doit être licencié·e.

« Comment les qualifications et les carrières des enseignant·e·s de première ligne peuvent-elles être déterminées par des enquêteurs et enquêtrices aussi inexpérimentés ? », se demande Hou Chung Liang.

Lors d’un rassemblement, des enseignant·e·s ont eu recours au théâtre de rue pour illustrer comment parfois une simple remarque – comme le fait de demander à un ou une élève de prendre ses devoirs en classe au sérieux – pouvait donner lieu à une accusation de manipulation émotionnelle.

Les syndicalistes ont expliqué que le personnel enseignant faisant l’objet de telles procédures se sentaient « isolé et impuissant », surchargé de démarches administratives et de plus en plus réticent à faire respecter les règles élémentaires de la vie en classe.

Les parlementaires du Parti nationaliste chinois (KMT) ont également exhorté le ministère de l’Éducation à revoir les réglementations qui, à leurs yeux, traitent injustement les enseignant·e·s comme des criminel·le·s potentiel·le·s.

Un système « draconien » qui engendre une crise au sein de la profession

Les manifestations de janvier ont marqué le point culminant du mécontentement croissant. Plus d’un millier d’enseignant·e·s ont défilé devant le ministère de l’Éducation pour réclamer l’abrogation des règles régissant les rapports et la discipline des enseignant·e·s des écoles publiques, règles à leurs yeux « draconiennes » et propices à des « chasses aux sorcières » administratives.

La NTA estime que les réglementations du ministère sont hors de propos, soulignant que les écoles disposent déjà de systèmes de contrôle interne pour traiter les cas de mauvaise conduite et les litiges.

Aussi, la NTA appelle-t-elle à :

  • L’abrogation complète des règlements relatifs au licenciement, y compris l’article 29.
  • Une évaluation plus stricte des enquêteur·trice·s intervenant dans les processus d’examen.
  • Un mécanisme de filtrage pour éliminer les plaintes fondées sur des préjugés ou sans fondement.
  • La restauration de l’autonomie professionnelle des enseignant·e·s.

Le syndicat a averti que les conditions d’enseignement – déjà mises à rude épreuve par les bas salaires, la pénurie de personnel enseignant et l’augmentation de la charge de travail – se détériorent rapidement. Il a également noté que le système de plaintes a accéléré les cas de burn-out et a poussé des éducateur·trice·s compétent·e·s à abandonner la profession.

Un mouvement national d’éducateur·trice·s qui trouve un écho dans le monde entier

Les mouvements de protestation à Taïwan font écho à une tendance internationale plus répandue : partout dans le monde, les enseignant·e·s se disent confronté·e·s à une surveillance accrue, à des charges administratives de plus en plus lourdes, ainsi qu’à une baisse de confiance de la part de l’opinion publique. Le cas de Taïwan est toutefois particulièrement grave, insistent les éducateur·trice·s, car le système institutionnalise la méfiance.

L’Internationale de l’Éducation exprime sa solidarité avec la NTA et ses collègues taïwanais mobilisé·e·s, et rejoint les propos du président de la NTA lorsqu’il déclare : « Le personnel s enseignant a le droit d’enseigner sans crainte. Son autonomie et sa dignité doivent être respectées. »