Vers une transformation de l’éducation : le Kurdistan sur la voie de l’intelligence artificielle
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Le Kurdistan irakien est une région fédérale autonome du nord de l’Irak administrée par le Gouvernement régional du Kurdistan (GRK). Suite au soulèvement de 1991 contre le régime de Saddam Hussein et à la création d’une zone de sécurité sous protection internationale, la région s’est attelée à relever ses institutions, notamment son système éducatif.
Au lendemain du soulèvement kurde de 1991, dans un contexte de sanctions économiques marqué par une grave pénurie de ressources, les écoles de la région du Kurdistan irakien (KRI) évoluaient dans un système marqué par la résilience.
Aujourd’hui, en 2026, ces mêmes écoles explorent les opportunités et les défis liés à l’intelligence artificielle, tout en s’efforçant de satisfaire aux normes internationales.
Enseignant dès ces tout premiers jours, j’ai moi-même été le témoin de cette évolution radicale. Cette transformation ne s’est pas limitée au renouvellement des manuels scolaires et des programmes d’études, elle a également impliqué un processus plus large de modernisation et de reconquête identitaire.
Les étapes clés de l’éducation au Kurdistan irakien
Afin de mieux comprendre la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui, il importe de se remémorer les principales évolutions qui ont façonné le paysage éducatif actuel. Chaque système éducatif est confronté à des difficultés qui lui sont propres, mais la région du Kurdistan irakien présente un cas unique, façonné par des circonstances géopolitiques extraordinaires.
Notre système éducatif a été marqué par des conflits, des déplacements de population et des sanctions, mais aussi par la lutte du peuple kurde pour préserver sa langue, sa culture et son identité.
Entre 1991 et 2006, période cruciale de notre histoire, une des principales priorités a été d’éliminer toute trace de l’idéologie baasiste des programmes scolaires qui avaient été imposés de force dans les écoles du Kurdistan irakien.
Sous le régime du parti Baas en Irak (1968-2003), les écoles étaient censées promouvoir un récit nationaliste arabe centralisé qui servait également à marginaliser l’histoire, la langue et la culture kurdes, ainsi que de nombreuses autres minorités non arabes.
Pendant des décennies, nos communautés ont été soumises à une arabisation et une baasification forcées à travers les programmes scolaires, parallèlement à des campagnes brutales menées à la fois contre les Kurdes et d’autres communautés établies en Irak.
La première étape de ce processus a été l’officialisation du kurde comme langue d’enseignement principale, une victoire majeure qui nous a permis d’enseigner à nos enfants dans leur langue maternelle et de recouvrer nos droits linguistiques et notre identité.
Pour nombre de familles kurdes, cela représentait bien plus qu’une simple réforme technique ; c’était un symbole de survie culturelle et d’autodétermination après des décennies de restrictions sévères imposées à l’enseignement de la langue kurde à différentes époques et en différents endroits.
De nombreux défis subsistaient toutefois, au nombre desquels un manque criant d’infrastructures scolaires, ce qui entraîna l’instauration d’un système à double – voire triple – vacation dans de nombreuses villes.
La période entre 2007 et 2009 doit être considérée comme la plus courageuse des vagues de modernisation lancées par le Gouvernement régional du Kurdistan. Les programmes d’études, axés jusque-là sur la mémorisation et la répétition, furent remplacés par des curriculums reconnus internationalement. Surtout, l’obligation scolaire fut étendue de six à neuf ans, une mesure réfléchie et ambitieuse à une époque marquée par l’augmentation des taux d’analphabétisme. Ces réformes furent accompagnées de campagnes de lutte contre le décrochage scolaire.
Des réformes supplémentaires et de nouveaux changements suivirent entre 2010 et 2021. L’enseignement primaire, intermédiaire et secondaire fut restructuré en deux phases : un enseignement de base (de la maternelle à la neuvième année) et un enseignement préparatoire (de la dixième à la douzième année). Une autre mesure importante fut de relever le niveau de qualification minimal requis pour tous les personnels enseignants débutants à une licence universitaire dans leurs disciplines respectives, tout en offrant des possibilités de perfectionnement professionnel aux personnels enseignants en poste afin qu’ils puissent élever leur niveau de qualification et répondre ainsi aux exigences des nouveaux programmes d’études et à l’évolution des normes d’enseignement.
Ces efforts culminèrent en 2022 avec l’adoption par le Parlement régional d’une législation fort moderne et complète en matière d’éducation et d’apprentissage, une mesure particulièrement audacieuse qui visait à harmoniser et réglementer le cadre juridique d’un enseignement public et privé alors en pleine expansion. La loi clarifiait non seulement les protections juridiques accordées aux élèves et aux personnels enseignants, mais préservait également l’équité en matière d’éducation dans toute la région.
De la reprise à la transformation numérique
Nous disposons aujourd’hui d’un système éducatif bilingue, voire trilingue dans certains cas, hautement progressiste. Les élèves sont initié·es au kurde, à l’anglais et à l’arabe dès les premières années de l’enseignement fondamental. Cette assise trilingue maintient l’équilibre entre la préservation de l’identité culturelle kurde, d’une part, et les réalités pratiques d’une langue mondiale comme l’anglais et de l’arabe comme langue des institutions fédérales irakiennes, d’autre part.
Le Kurdistan connut une autre épreuve en 2014 lorsque le groupe autoproclamé de l’État islamique (EI) s’empara de vastes régions d’Irak et de Syrie, déclenchant l’une des plus importantes crises de déplacement de son histoire récente. Le secteur de l’éducation du Kurdistan irakien se transforma alors en refuge humanitaire, les écoles de la région ouvrant leurs portes à des centaines de milliers de réfugié·es venant de Syrie et de déplacé·es internes originaires d’autres gouvernorats irakiens, forcé·es à l’exil par les risques et les menaces sécuritaires. Au plus fort de la crise, la région du Kurdistan servit de refuge non seulement pour les communautés kurdes, mais aussi pour les populations arabes, yézidies, chrétiennes et autres groupes fuyant la violence.
Cette explosion démographique rapide et brutale, combinée à une préparation limitée, entraîna une surpopulation des classes et la nécessité de recourir à des horaires décalés et à des rotations. Le manque de formation adéquate pour permettre à nos enseignantes et enseignants de faire face à de telles circonstances engendra des difficultés considérables. Plusieurs ministères fédéraux, dont le ministère de l’Éducation, ouvrirent des bureaux de secours dans la région du Kurdistan pour organiser les examens des élèves déplacé·es et continuer à faire tourner la machine administrative suite à la prise de contrôle par l’EI de nombreuses zones frontalières de la région du Kurdistan. Défi supplémentaire, les personnels éducatifs durent apprendre à gérer des élèves ayant subi des situations traumatisantes.
Ces défis, ainsi que l’expérience acquise par la nécessité de gérer la diversité linguistique, les crises et les déplacements, favorisèrent l’adoption d’outils numériques et d’intelligence artificielle capables de fonctionner à grande échelle. Ils entraînèrent également une accélération des efforts déployés en vue de moderniser le secteur de l’éducation. Grâce à la vision à long terme prônée par les autorités du Kurdistan irakien, et notamment le ministère de l’Éducation, le système a connu une transformation numérique significative et s’est rapproché des normes internationales et des critères de référence actuellement en vigueur, la région recourant de plus en plus à des plateformes basées sur l’IA :
- L’application e-Parwarda ( https://www.e-parwarda.com/) est la plateforme officielle de gestion de l’éducation numérique développée pour le ministère de l’Éducation du Gouvernement régional du Kurdistan (GRK). Cet écosystème unifié connecte les écoles, les personnels enseignants, les élèves et les parents dans toute la région du Kurdistan.
- e-Helsengandn est une application d’évaluation spécialement conçue pour le ministère de l’Éducation et qui donne accès en temps réel aux notes des élèves et à leurs devoirs, ainsi qu’aux notes et aux évaluations des enseignantes et des enseignants. Ses débuts dans le secteur de l’éducation sont fort prometteurs, l’application s’étendant d’année en année pour inclure de plus en plus de fonctionnalités.
- Qutabxanakam (My School - http://qutabxanekem.krd/), une autre composante de cette transformation numérique, propose des cours numériques interactifs et multilingues directement aux élèves et aux parents, lesquels peuvent ainsi soutenir et suivre l’apprentissage de leurs enfants où et quand ils le souhaitent.
Il est vrai que si l’intelligence artificielle offre des opportunités, pour l’instant ce sont les risques qui l’emportent. L’intégration de l’IA dans les systèmes éducatifs ne peut jamais reposer sur une foi aveugle selon laquelle « les machines peuvent faire des choses dont les humains sont incapables ».
L’Internationale de l’Éducation a organisé récemment la première réunion en présentiel du Réseau IA à Madrid, en Espagne (29-30 juin 2026), avec des participantes et participants issu·es de plus de 43 pays. « L’IA fait son entrée dans l’éducation à une vitesse sans précédent », a fort justement déclaré David Edwards, secrétaire général de l’Internationale de l’Éducation. « La question n’est pas de savoir si elle influencera nos salles de classe, mais si elle le fera d’une manière qui protège les élèves, respecte le personnel enseignant et renforce l’enseignement public. » De nombreuses autres préoccupations sgnificatives ont été soulevées lors de cette réunion, toutes liées à l’idée selon laquelle l’IA remet en question l’essence même des êtres et de leur avenir.
En dépit des progrès significatifs déjà réalisés, d’importants défis structurels persistent au Kurdistan. Malgré la construction de centaines d’écoles depuis 2003, l’organisation de cours en alternance le matin et l’après-midi reste nécessaire en plusieurs endroits de la région, notamment dans les zones urbaines densément peuplées, ce qui entraîne une réduction considérable du temps d’enseignement.
Il est possible, avec le recul, de voir le chemin parcouru, mais le meilleur reste à venir. La tâche qui nous attend est plus vaste encore : améliorer la qualité de l’enseignement, accompagner les personnels enseignants dans leur développement professionnel et veiller à faire de nos diplômé·es des citoyennes et citoyens du monde capables de trouver leur voie sur une planète en constante mutation à l’ère de l’IA.
Le contenu et les avis exprimés dans ce blog sont ceux de son auteur et ne reflètent pas nécessairement la position officielle de l’Internationale de l’Education.