Décalage entre attentes et investissements : nouveau rapport sur la situation de l’enseignement et de la formation techniques et professionnels (EFTP)
Un nouveau rapport de l’Internationale de l’Éducation sur l’état de l’enseignement et de la formation techniques et professionnels (EFTP) met en évidence une contradiction politique manifeste : bien que l’EFTP soit de plus en plus reconnu comme stratégiquement important, les investissements publics, la planification des effectifs, le développement professionnel et le soutien aux enseignant·e·s ne sont souvent pas à la hauteur de cette ambition.
Le rapport a été publié à l’occasion d’un webinaire organisé le 7 octobre, auquel ont participé Cassandra Hallett, secrétaire générale adjointe de l’Internationale de l’Éducation, ainsi qu’un panel composé de Suzy Toole (UCU, Royaume-Uni), Conor Siryj (AEU, Australie) et Gavin Moodie (OISE, Canada). Le webinaire a été suivi par des enseignant·e·s et des responsables syndicaux du monde entier.
Les résultats de la première enquête mondiale menée auprès des organisations membres de l’Internationale de l’Éducation représentant les enseignant·e·s de l’EFTP et le personnel de soutien à l’éducation révèlent un fossé persistant entre les ambitions affichées par les gouvernements pour ce secteur et les réalités auxquelles est confronté le personnel qui rend l’EFTP possible.
Réagissant aux conclusions du rapport, Cassandra Hallet a souligné que le soutien apporté aux enseignant·e·s de l’EFTP est insuffisant. Cela est particulièrement vrai lorsqu’on considère la situation sous l’angle du genre, car les questions de genre revêtent une importance considérable dans l’EFTP, notamment en raison du fait que les métiers et les domaines d’expertise technique à prédominance féminine restent moins bien rémunérés et jouissent d’un statut encore plus faible que de nombreux autres domaines de l’EFTP.
« Les possibilités de formation et de développement professionnels dans l’EFTP sont rares, et lorsque de telles opportunités s’offrent aux personnels de l’EFTP, elles s’accompagnent souvent d’une charge de travail supplémentaire en raison du mode de prestation de ces formations », a déclaré Mme Hallet.
Mme Hallett a affirmé que le secteur avait besoin d’investissements pour garantir que les enseignantes et enseignants puissent offrir aux élèves les choix qu'ils méritent afin de réaliser leur potentiel unique et de contribuer à leur communauté.
Le paysage mondial de l’EFTP
Partout dans le monde, les gouvernements se tournent de plus en plus vers l’EFTP pour pallier les pénuries de compétences, accompagner les mutations industrielles et technologiques, faire face à la numérisation et à l’intelligence artificielle, et préparer les travailleurs et travailleuses à des économies plus durables. Cependant, les résultats de l’enquête montrent que de nombreux systèmes d’EFTP sont appelés à en faire davantage alors qu’ils fonctionnent sous une pression croissante.
S’appuyant sur les réponses de 66 organisations membres de l’Internationale de l’Éducation représentant plus de 2,3 millions de membres de l’EFTP sur tous les continents, cette enquête dresse un tableau mondial du statut des enseignant·e·s, de leurs conditions de travail, de leur autonomie professionnelle, de leur formation, de la pénurie d’enseignant·e·s, du financement et du dialogue social dans ce secteur.
Suzy Toole, de l’UCU au Royaume-Uni, a déclaré que si les gouvernements croient sincèrement que l’enseignement technique et professionnel est fondamental pour l’avenir de nos économies et de nos sociétés, nous devons les prendre au mot. « Ne vous contentez pas d’exiger davantage de compétences de la part de nos établissements d’enseignement supérieur. Investissez dans ces établissements. Ne vous contentez pas d’exiger davantage des enseignants et enseignantes de l’enseignement professionnel. Valorisez-les. Et ne vous contentez pas de redéfinir les certifications », a déclaré Mme Toole.
Un thème récurrent tout au long de l’enquête est la concurrence avec le secteur privé. Beaucoup de professionnel·le·s qualifié·e·s peuvent gagner nettement plus en travaillant dans le secteur privé qu’en enseignant, ce qui rend le recrutement et le maintien dans la profession enseignante de plus en plus difficiles.
Les résultats révèlent également que près de 60 % des juridictions interrogées indiquent que le recours à du personnel non qualifié pour pallier la pénurie d’enseignant·e·s est assez courant, voire très courant. Cela soulève de sérieuses préoccupations quant à la qualité, à la sécurité et à la professionnalisation à long terme de l’EFTP.
Comme l’a souligné David Edwards, secrétaire général de l’Internationale de l’Éducation, la qualité de l’EFTP dépend en fin de compte des personnes qui le dispensent. Développer les systèmes d’EFTP sans investir dans les enseignant·e·s risque de compromettre les résultats que les gouvernements eux-mêmes cherchent à atteindre.
Financer l’enseignement et la formation techniques et professionnels, financer l’éducation
Les syndicats de l’éducation du monde entier ont une vision claire des besoins et exigent que les gouvernements garantissent les conditions nécessaires à la qualité, à la sécurité et à la professionnalisation à long terme de l’EFTP. Les organisations membres de l’Internationale de l’Éducation ont des revendications claires et précises : des salaires équitables et des emplois sûrs, des investissements publics durables, un professionnalisme renforcé et une meilleure reconnaissance de l’EFTP.
Cela implique de garantir la parité salariale avec les autres enseignant·e·s ainsi que des salaires compétitifs permettant d’attirer et de retenir des professionnel·le·s qualifié·e·s. Il faut garantir des emplois sûrs et permanents ainsi que des droits de négociation collective solides. Cet objectif peut être atteint grâce à une augmentation des financements publics destinés à garantir de meilleures infrastructures et installations, des équipements et des technologies modernes, ainsi qu’une dépendance nettement réduite à l’égard de la privatisation et de l’externalisation. Les gouvernements doivent remettre en cause les perceptions dépassées de l’enseignement professionnel et accorder une plus grande reconnaissance à l’EFTP afin de rehausser le statut des enseignant·e·s et des élèves de l’EFTP.
Conor Siryj, de l’AEU (Australie), a souligné la nécessité pour les gouvernements de comprendre que ce n’est qu’en coopérant avec les enseignant·e·s qui sont sur le terrain et en les écoutant qu’ils pourront atteindre tous ces objectifs économiques. « Ils doivent respecter ces établissements en tant que piliers de leurs communautés et enfin commencer à traiter les personnes qui y travaillent pour ce qu’elles sont : des professionnel·le·s», a conclu M. Siryj.
Pour mettre fin à cette contradiction politique, les gouvernements doivent reconnaître l’expertise pédagogique au même titre que l’expérience professionnelle, et considérer l’EFTP comme un élément central des systèmes d’enseignement public. Cette reconnaissance implique de garantir les conditions nécessaires à une formation initiale des enseignant·e·s de haute qualité, à un développement professionnel continu accessible et à l’autonomie professionnelle.
Gavin Moodie, de l’OISE (Canada), a souligné le fait que les personnels de l’EFTP sont des professionnel·le·s à double compétence. « Ce sont des professionnel·le·s dans leur propre domaine d’activité qui possèdent également une expertise professionnelle en pédagogie, en curriculum et en évaluation des progrès des élèves. Développer et élargir cette double expertise sont des enjeux importants, » a ajouté M. Moodie.
Comme l’affirme David Edwards dans la préface du rapport : « Le choix qui s’offre aux gouvernements est simple : ils peuvent continuer à exiger davantage de l’EFTP tout en investissant moins dans les personnes qui la font vivre, ou bien ils peuvent créer les conditions permettant aux personnels enseignants et aux élèves de s’épanouir ensemble. Les données présentées dans le rapport indiquent clairement quelle est la voie à suivre. Un secteur de l’EFTP plus solide nécessite des investissements publics plus importants, un soutien professionnel renforcé et un engagement plus fort envers les enseignantes et enseignants dont le travail transforme les aspirations politiques en opportunités concrètes pour les élèves et les communautés. »
Le rapport complet peut être téléchargé en cliquant ici.