Lesotho : les syndicats appellent à des investissements publics durables, à des alliances sociales plus solides et à la solidarité régionale
Les syndicats de l'éducation du Lesotho lancent un avertissement : la pauvreté croissante, l'aggravation des inégalités et des années d'investissements insuffisants mettent en péril le droit à l'éducation de milliers d'enfants et de jeunes. Même si l'accès à l'éducation s'est élargi au cours des dernières décennies, de nombreuses familles peinent à assumer les frais liés à la scolarité, ce qui contraint trop d’élèves à quitter le système éducatif avant d'avoir pu terminer leurs études.
Le Lesotho Teachers' Trade Union (Syndicat des enseignant∙e∙s du Lesotho, LTTU), affilié à l’Internationale de l’Éducation (IE), rappelle qu’un enseignement public de qualité ne peut se fonder uniquement sur l’accès mais nécessite un financement public durable, des investissements équitables et un engagement collectif en faveur de l’éducation, considérée comme un bien public et non comme une charge privée. En relayant la campagne « La force du public : ensemble on fait école ! », le syndicat souligne à la fois les défis posés au système éducatif et les opportunités de renforcer le soutien de l'opinion publique au financement de l'éducation.
Selon le syndicat, les pressions sur les écoles reflètent souvent des défis sociaux et économiques plus larges. Même si l’éducation bénéficie toujours d’une part importante du budget national, la hausse des coûts, l’inflation et les difficultés de financement dans des domaines tels que les infrastructures, l’éducation inclusive, l’apprentissage numérique et les services d’accompagnement des élèves compromettent les progrès réalisés. Les syndicats d’enseignant∙e∙s rappellent que si l’éducation est véritablement considérée comme le fondement de la démocratie, de la justice sociale et du développement national, elle doit être traitée comme une priorité nationale dans les budgets publics.
Le LTTU a fait part de ces préoccupations lors de l'atelier sous-régional de l'Internationale de l'Éducation pour l'Afrique australe consacré à la campagne « La force du public : ensemble on fait école ! », organisé à Johannesburg, en Afrique du Sud, où des représentant∙e∙s des syndicats de toute la région ont échangé expériences et stratégies pour promouvoir le financement de l'éducation et renforcer les systèmes d'enseignement public.

L'éducation : un bien public, plutôt qu'une charge privée
L’éducation appartient au peuple : c’est sur ce principe que le Syndicat des enseignant∙e∙s du Lesotho fonde sa lutte en faveur de l’enseignement public. Le syndicat a rappelé que, dès sa création, son action a été inspirée par la conviction que l’éducation est un bien public, une conviction qui guide encore aujourd’hui son action militante.
Cet engagement politique a déjà permis des avancées importantes. Le syndicat a souligné l’avancée majeure que fut l'introduction de la gratuité de l'enseignement primaire au Lesotho, résultat d'une pression soutenue en faveur d'un accroissement des investissements publics dans l'éducation. Davantage d'enseignant∙e∙s ont été recruté∙e∙s, et les communautés ont pris davantage conscience que l'éducation était non seulement une opportunité individuelle, mais aussi un investissement national pour l'avenir.
Le syndicat a mis l’accent sur les bénéfices, pour l’ensemble de la société, des investissements des pouvoirs publics dans l'enseignement public. Le LTTU a également insisté sur le fait que l'enseignement public devait bénéficier d'un financement suffisant pour garantir sa qualité et profiter à chaque apprenant∙e, dans chaque communauté.
La pauvreté, c'est quand il faut décider qui a le droit d'apprendre
Le syndicat a également dénoncé la pression croissante que les réalités sociales et économiques du pays exercent sur l'éducation des enfants. La pauvreté ne cesse de s'aggraver, les inégalités se creusent, et de nombreuses familles qui pouvaient auparavant scolariser leurs enfants ont désormais du mal à assumer les coûts liés à l'éducation, qu’il s’agisse des frais de transport, des uniformes, du matériel pédagogique ou des repas scolaires.
L'enseignement primaire est devenu plus accessible, mais bon nombre d’élèves rencontrent encore des obstacles lorsqu'ils ou elles veulent accéder à l'enseignement secondaire ou terminer leur parcours scolaire. Le syndicat a déploré la baisse des effectifs dans certains segments du système éducatif, qui n'est pas due à une perte d'intérêt des enfants pour l'éducation, mais à l'impact croissant de la pauvreté sur les chances de réussite scolaire.
Le LLTU a dénoncé la logique cruelle du sous-financement : lorsque les systèmes publics ne prennent pas en charge l'intégralité du coût du droit à l'éducation, les familles doivent assumer une partie des frais, ce qui exclut en premier lieu les plus démunis.
Les dépenses publiques doivent être suffisantes, équitables et sécurisées
Si le syndicat a reconnu que les dépenses publiques en matière d'éducation restent importantes au Lesotho par rapport aux normes régionales, il a également souligné que la question centrale ne se limitait pas au montant des dépenses. Le véritable enjeu est de savoir si les ressources disponibles sont suffisantes, équitables, allouées de manière efficace et protégées de la concurrence des priorités à court terme.
Le LTTU a identifié des déficits de financement persistants dans les infrastructures scolaires, les supports pédagogiques, l'éducation inclusive, l'apprentissage numérique et les services d'accompagnement des apprenant∙e∙s.
Selon le rapport de la Lesotho Association of Teachers (Association des enseignant∙e∙s du Lesotho, LAT), même si l'éducation bénéficie toujours de 14 à 17 % du budget national, les dépenses sont restées globalement stables au cours des cinq dernières années. En tenant compte de l'inflation, qui a oscillé entre 5 et 8,5 % pendant cette période, le secteur de l'éducation a donc subi une baisse réelle de ses ressources disponibles.
Le rapport relève que le budget de l'éducation est passé de 3,76 milliards de maloti (environ 202 millions d'euros) en 2020/21 à 3,59 milliards de maloti (environ 192 millions d'euros) en 2021/22, avant de remonter à environ 4,16 milliards de maloti (environ 222 millions d'euros) en 2024/25. Ces augmentations nominales sont toutefois restées inférieures à la hausse des coûts.
La structure des dépenses d'éducation suscite également des inquiétudes. Les coûts de fonctionnement absorbent plus de 96 % des dépenses d'éducation, ce qui réduit considérablement les ressources disponibles pour les investissements dans les infrastructures scolaires, les structures d'éducation de la petite enfance et l'apprentissage numérique. À leur plus haut niveau, les dépenses d'investissement ne représentaient que 4 % des dépenses d'éducation effectives.
Les conséquences de l’austérité
Les effets des mesures d’austérité se ressentent dans l’ensemble du système éducatif du Lesotho. Depuis 2018, la LAT et le LTTU ont engagé un dialogue avec le gouvernement sur des questions telles que le recrutement des enseignant∙e∙s, les salaires, les ressources pédagogiques et la qualité de l’enseignement. Cette mobilisation a débouché sur des actions collectives en 2019 et a contribué à certaines améliorations, notamment la révision des structures de carrière des enseignant∙e∙s et le paiement des arriérés de salaire.
Cependant, d'importants problèmes restent en suspens.
La LAT rappelle ainsi que le recrutement d'enseignant∙e∙s pour améliorer le ratio élèves/enseignant∙e, la mise à disposition de ressources pédagogiques, la décolonisation du système éducatif et le versement de salaires décents constituent aujourd'hui encore des défis majeurs.
Les syndicats appellent également à un investissement accru dans l'éducation de la petite enfance, qui ne bénéficie actuellement que de 0,4 % du budget de l'éducation, selon la LAT.
Quand une revendication des enseignant∙e∙s devient un mouvement social
Avec la campagne « La force du public : ensemble on fait école ! » de l’IE, les enseignant∙e∙s du Lesotho ont clairement montré qu’ils ne considéraient plus la défense de l’éducation comme une responsabilité des seul∙e∙s enseignant∙e∙s. Pour eux, l’éducation, c’est l’affaire de la société tout entière, y compris de tous les acteur∙trice∙s du monde de l’éducation.
Lorsque la société parle d'une seule voix, les gouvernements écoutent plus attentivement.
Lorsque les communautés comprennent que financer l'éducation est un investissement plutôt qu'une dépense, le soutien du public s'accroît, a souligné le syndicat. Pour obtenir de meilleurs budgets, les arguments techniques ne suffisent pas. Il faut construire de larges alliances avec les parents, les apprenant∙e∙s, les communautés, la société civile et les travailleur∙e∙s de tous les secteurs, afin que les gouvernements considèrent le financement de l'éducation comme une exigence démocratique, et non une simple demande sectorielle.
Recruter, se mobiliser et demander des comptes au gouvernement
Le LTTU a également insisté sur la responsabilité particulière des syndicats dans cette campagne. Ils recrutent, sensibilisent, mobilisent, négocient et demandent des comptes aux gouvernements. Mais ils ont aussi pour mission de mettre en place de larges alliances sociales capables de faire de l'éducation, au-delà des promesses électorales, un engagement national durable.
La LAT soutient résolument cette approche et cherche à nouer des alliances regroupant les syndicats d'enseignant∙e∙s, l'Association des directeurs d'écoles du Lesotho, des organisations de la société civile, les parents, les Églises, les partenaires au développement et l'ensemble du monde des affaires. Le rapport rappelle que les Églises gèrent une grande majorité des écoles au Lesotho, elles sont donc des partenaires essentiels dans tout effort d'amélioration du financement de l'éducation.
Malgré leurs difficultés et leurs divergences, les syndicats affiliés doivent faire des compromis et se rapprocher, a reconnu la LAT. Elle a ajouté qu'un temps précieux était perdu si les partenaires ne parvenaient pas à se rapprocher.
L'appel des syndicats s'inscrit directement dans la lutte mondiale pour l'enseignement public soutenue par la campagne « La force du public ». Partout dans le monde, les gouvernements célèbrent trop souvent l'éducation dans leurs discours, tout en négligeant de financer les enseignants, les salles de classe, le matériel, les infrastructures et les services d'accompagnement qui permettent de concrétiser le droit à l'éducation. Les syndicats de l'éducation soulignent que l'enseignement public ne peut survivre grâce à de simples promesses.
Elle a besoin de fonds publics, d'une responsabilité publique et d'une obligation de rendre des comptes au public.
Solidarité en Afrique australe en faveur de l'enseignement public
Le LLTU a également fait valoir que les défis qui se posent aux systèmes éducatifs dans toute l'Afrique australe sont des défis communs exigeant une réponse commune. La solidarité doit donc s'étendre au-delà des frontières nationales, car l'avenir de chaque pays dépend de la qualité de l'éducation dispensée aujourd'hui.
Ce message est particulièrement urgent dans une région où la pauvreté, les inégalités et l’austérité continuent de limiter les chances de réussite des enfants et des jeunes. Le syndicat a rappelé que la réussite d’un enfant dépendait en grande partie des décisions prises aujourd’hui en matière d’investissements publics.
Le LLTU et la LAT sont convaincues que l’enseignement public de qualité passe d’abord par un financement de qualité, et soulignent que « La force du public : ensemble on fait école ! » n’est pas simplement une campagne, mais un appel à l’action.