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« À propos des technologies de l’éducation, du bien public et de la démocratie », par David Edwards.

Écrit par: David Edwards Publié 12 avril 2021 Mis à jour 1 juillet 2021

La pandémie de COVID-19 a apporté la mort et le désespoir. Cependant, elle a aussi aiguisé notre vision. Nous avons vu plus clairement les dangers et les évolutions qui menaçaient la santé de nos sociétés. Dans certains domaines, comme les inégalités, tout le monde peut s’en rendre compte. Dans d’autres, en revanche, les évolutions risquées sont partiellement cachées. Il s’agit notamment de l’influence croissante du secteur privé et des technologies avancées, notamment intrusives, sur l’éducation, mais aussi sur la société dans son ensemble.

Au cours de l’année écoulée, l’Internationale de l’Éducation a commandé et publié des recherches sur les mondes croisés de l’influence du secteur privé sur l’éducation et du déploiement des technologies d’enseignement et d’apprentissage à distance par Ben Williamson et Anna Hogan. Elles sont intitulées Commercialisation et privatisation de/au sein de l’éducation dans le contexte de la pandémie de COVID-19 et Pandémie de privatisation dans l’enseignement supérieur : technologies de l’éducation et réforme des universités.

Les deux études montrent comment la pandémie et la dépendance à l’égard de l’enseignement à distance ont élargi le rôle des entreprises privées dans l’éducation, des Google de ce monde aux start-ups. Toutefois, leurs recherches approfondies sont limitées. De nombreuses informations sont obscures en raison des protections de la propriété intellectuelle ou pour d’autres raisons de concurrence.

De nombreuses entreprises ont mis les nouvelles technologies à disposition gratuitement ou à des prix très raisonnables. Une telle « générosité » sous la forme d’« échantillons gratuits » sera « payante » à long terme.

Partenariats public-privé (PPP)

La campagne de réponse globale de l’Internationale de l’Éducation s’est principalement concentrée sur les écoles privées à but lucratif, qui font souvent partie de sociétés multinationales comme Bridge International Academies. Elles considèrent que leur part du « marché de l’éducation » consiste à exploiter des écoles financées par les pouvoirs publics. Bien qu’elles aient fait des percées dans certains pays, leur présence est visible et, avec de la recherche et de la persévérance, leurs faiblesses peuvent être exposées. Bien que cette menace pour l’enseignement public doive continuer à être combattue, il existe d’autres dangers.

L’arrivée massive d’entreprises privées de technologie de l’information dans les systèmes d’enseignement publics constitue une approche différente du développement du marché. Elle est moins visible que la privatisation des écoles, mais, à certains égards, plus insidieuse. Il s’agit d’une influence privée, souvent exercée par des entreprises mondiales, sur le contenu et l’approche de l’éducation.

D’une certaine manière, il est beaucoup plus difficile de gérer les PPP que les privatisations. Si l’adaptation de l’éducation à l’impact de la pandémie de COVID-19 accélère l’intégration à long terme des entreprises de technologies de l’éducation dans l’infrastructure éducative, cela peut avoir un impact durable. Séparer le « bon » du « mauvais » peut être aussi difficile que de séparer des œufs brouillés.

Tout changement fondamental dans l’enseignement et l’apprentissage doit être le résultat de décisions conscientes fondées sur les valeurs et la pédagogie. Il ne doit pas se produire par hasard. La technologie doit être un outil d’éducation et non l’inverse.

Démocratie publique privée

Les écoles et autres établissements d’enseignement ont une longue expérience avec le monde des affaires. Si une école doit être construite ou modifiée, ils font appel à des entreprises de construction. S’ils achètent de la nourriture pour la cafétéria de l’école, ils traitent avec des entreprises qui fournissent de la nourriture. Dans la plupart des cas, ils n’impriment pas eux-mêmes les manuels scolaires, même dans le cas des systèmes scolaires qui les rédigent ou les approuvent.

Traditionnellement, les entreprises ont tiré profit de la fourniture de quelque chose de tangible et de temporaire. Pour les géants de la technologie, leurs services sont au cœur de l’éducation, même s’ils gagnent moins d’argent grâce aux services qu’à l’accès aux données et à leur utilisation. Dans les relations traditionnelles entre l’école et l’entreprise, il y avait une ligne entre le gain privé et le bien public. Avec les nouveaux capitalistes, cette ligne s’estompe.

Il existe un autre problème avec les PPP, malgré leur popularité auprès des politicien·ne·s. Le problème va au-delà du fait qu’ils ne se révèlent souvent ni économiques ni efficaces. Le danger est plus fondamental. Si les décisions politiques sont prises par un PPP, existe-t-il une démocratie publique privée ?

Les PPP présentent un problème intrinsèque : les deux parties du partenariat prennent des décisions, mais une seule d’entre elles dispose d’un mandat public et est soumise à des règles et pratiques démocratiques, notamment en matière de transparence. Nos démocraties risquent donc de devenir des demi-démocraties.

Une tendance ou un tsunami ?

Après la pandémie, les nouvelles technologies ne vont pas disparaître des écoles. Cependant, comme pour beaucoup de choses dans le monde post-COVID, il est urgent de passer en revue les expériences, d’évaluer l’impact et de mesurer les effets positifs et négatifs. L’utilisation de la technologie doit être un choix délibéré et ne doit pas se faire sans poser de questions.

Ces choix devraient être fondés sur la transparence et l’information du public. Cela inclut des questions telles que le rôle de l’intelligence artificielle, des algorithmes et de l’utilisation des données. Il faut également que les technologies soient complémentaires, et non nuisibles à l’éducation, et qu’elles soient cohérentes avec sa mission.

Une tendance stimulée par la pandémie ne doit pas forcément tout conquérir. Il n’y a pas une domination inévitable des machines sur les humains.

Les enseignements de la pandémie sont nombreux. Parmi ceux-ci :

  • Les gens sont des êtres sociaux. Ils apprennent les uns des autres et bénéficient des relations dans les écoles.
  • À de rares exceptions près, l’isolement retarde l’apprentissage, en particulier pour celles et ceux qui ne disposent pas d’un environnement d’apprentissage favorable à la maison et dans leur quartier.
  • L’enseignement robotisé ne pourra jamais remplacer le rôle et le jugement des enseignant·e·s professionnel·le·s.
  • L’éducation doit faire partie des communautés et des cultures locales. Elle ne doit pas être l’apanage ou la propriété d’intérêts privés, souvent mondiaux.
  • La crise de la démocratie et l’incitation à la haine et à l’intolérance ont été nourries par certaines de ces mêmes entreprises. L’éducation civique doit être capable de contrer la désinformation et la tromperie de masse. Elle ne doit pas risquer de faire partie de ces réseaux.
  • Les écoles doivent favoriser l’esprit critique et inciter les jeunes à protéger la planète et à lutter pour la justice sociale. Il s’agit dans les deux cas de processus pratiques, qui doivent avoir lieu en personne.
  • Des discussions de politique publique sont en cours non seulement sur la concentration de l’industrie, mais aussi sur son rôle et les dangers associés. Des mesures sont envisagées pour la réglementer et fixer des limites à son influence, ce qui aura une incidence sur l’éducation.
  • L’utilisation de l’intelligence artificielle et d’autres moyens a un impact sur la façon dont nous travaillons et sur l’avenir du travail. L’Internationale de l’Éducation se penche sur ces questions. Tout ce qui nuit à la profession et au bien-être des enseignant·e·s nuit à l’éducation.

Cela ne signifie pas qu’un·e enseignant·e qualifié·e doive être capable de concevoir des algorithmes. Cependant, il est important d’être conscient des dangers.

Le contexte, les contraintes, le processus et le cadre politique des technologies sont essentiels. Ils sont l’affaire de tous, à l’intérieur et à l’extérieur de la communauté éducative. Les choix effectués doivent être clairement bénéfiques pour les étudiant·e·s et les enseignant·e·s. Ils doivent être conformes à l’objectif et à la mission de l’éducation.

Cette période de transition après la pandémie, où tant de choses sont en jeu, rend encore plus urgent le fait que les éducateur·trice·s, par l’intermédiaire de leurs syndicats, soient à la table des discussions, de l’élaboration et de la décision des politiques.

Les éducateur·trice·s et leurs organisations ne se battent pas seulement pour une éducation de qualité, mais sont également en première ligne de la lutte pour la liberté et la démocratie. Nous devons reconnaître que nos efforts, dans la salle de classe et au-delà, sont une partie cruciale de cette lutte.

Le contenu et les avis exprimés dans ce blog sont ceux de son auteur et ne reflètent pas nécessairement la position officielle de l’Internationale de l’Education.