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Mondes de l'éducation

Voix de l’éducation | Faire évoluer les mentalités pour mettre fin au travail des enfants et maintenir les filles à l’école

Publié 11 juin 2026 Mis à jour 11 juin 2026
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À l’occasion de la Journée mondiale contre le travail des enfants, nous mettons en lumière le parcours de Mme Ndakaziva Masinire, directrice adjointe de l’école primaire de Goromokwa au Zimbabwe. Elle témoigne de son engagement pour lutter contre le travail des enfants dans sa communauté et veiller à ce que les filles ne soient pas privées de leur droit fondamental à l’éducation. Son action s’inscrit dans le cadre d’un projet plus large mis en œuvre par les syndicats de l’éducation ZIMTA et PTUZ dans plusieurs régions du Zimbabwe, avec le soutien de l’Internationale de l’Éducation, de l’AOb (Pays-Bas), de la Fondation Fair Childhood de la GEW (Allemagne) et de Mondiaal FNV (Pays-Bas).

Mondes de l’Education : Mme Masinire, pouvez-vous nous parler de vous, de votre école et de votre communauté ?

Je m’appelle Ndakaziva Masinire et je suis enseignante dans une école primaire à Goromokwa, à Muzarabani, au Zimbabwe. Je suis également directrice adjointe de mon école. Notre établissement accueille 336 élèves et compte 10 enseignantes et enseignants. Goromokwa est une zone de réinstallation de populations, ce qui rend ces populations assez mobiles. Environ 4 200 personnes vivent actuellement dans la communauté.

Les conditions de vie y sont difficiles, dans certains cas, les enfants doivent parcourir jusqu’à 6 kilomètres à pied pour se rendre à l’école chaque jour. Beaucoup de familles n’ont pas accès à l’électricité et sont en grande difficulté. Dans ce contexte, les enfants sont particulièrement exposé·es au travail des enfants.

De plus, les filles sont vulnérables aux mariages et grossesse précoces. Cela conduit certaines d’entre elles à abandonner l’école et à passer leur vie à effectuer des tâches domestiques non rémunérées.

Mondes de l’Education: Comment vous êtes-vous impliquée dans le projet mené par ZIMTA et PTUZ pour créer une zone libre de tout travail d’enfant dans votre région, et pourquoi cette question vous tient-elle particulièrement à cœur ?

J’ai découvert ce projet par l’intermédiaire de mon syndicat, ZIMTA. J’ai été invitée à une formation organisée conjointement par ZIMTA et PTUZ, à laquelle participaient également d’autres enseignantes et enseignants, des membres des comités de développement scolaire, des directeurs et directrices d’écoles et d’autres leaders communautaires.

Cette formation a été une véritable révélation, tant pour les personnels enseignants que pour les membres de la communauté. Avant cela, si un enfant de 14 ans souhaitait s’inscrire dans notre école primaire, j’hésitais, pensant qu’il ou elle était trop âgé·e. Après la formation, j’ai compris que chaque enfant a le droit d’être à l’école et que nous devons tout mettre en œuvre pour mettre fin au travail des enfants.

J’ai réalisé que c’était quelque chose que nous, en tant qu’enseignantes et enseignants, pouvions changer, à condition de nous mobiliser et de travailler avec notre communauté. C’était à nous de faire évoluer les mentalités et d’offrir aux enfants une chance de construire un avenir meilleur.

Mondes de l’Education: C’est une mission très ambitieuse. Par où avez-vous commencé ?

Après la formation syndicale, j’ai organisé une réunion générale avec les membres du comité de développement scolaire et du comité de protection de l’enfance afin de discuter de la situation des enfants non scolarisé·es. J’ai expliqué que le projet visait à identifier tous les enfants qui ne fréquentent pas actuellement l’école et à assurer leur inscription.

Les membres des comités ont indiqué que nombre d'enfants n’étaient pas scolarisé·es en raison du manque de moyens financiers ou de nourriture, ou parce qu'on les considérait trop âgé·es pour retourner à l’école. En réponse, j’ai insisté sur le fait qu’aucun enfant ne devrait être privé·e d’éducation pour des raisons de pauvreté, d’insécurité alimentaire ou d’âge.

Cela a suscité un fort engagement de la part des membres de la communauté, qui ont accepté d’identifier activement ces enfants et de travailler ensemble à leur retour à l’école.

Mondes de l’Education: Comment avez-vous réussi à faire évoluer les mentalités de la communauté locale en faveur de l’éducation ?

Grâce à des campagnes de sensibilisation, de nombreux acteurs de la communauté se sont mobilisés, notamment la police, les services sociaux et toutes les autorités concernées. Cette mobilisation a permis de renforcer progressivement la prise de conscience des parents quant aux droits des enfants.

Lors d’événements organisés dans le village et des rassemblements communautaires, je parle du bien-être des enfants et de l’importance de mettre fin au travail des enfants. Chaque moment est une opportunité d’échanger avec les parents, même lors de rencontres informelles, par exemple en allant chercher de l’eau à la rivière ou au puits.

J’accompagne les parents étape par étape, en les aidant à comprendre les risques liés au travail des enfants, ainsi que la différence entre le travail des enfants et les tâches légères adaptées à leur âge.

Nous les rassurons également : leurs enfants seront bien accueilli·es et traité·es avec attention dans notre école, même s’ils n’ont pas les moyens d’acheter un uniforme. Les parents peuvent constater que l’école offre un environnement propice à l’apprentissage et à l’épanouissement : nous avons construit de nouvelles salles de classe et des sanitaires, nous proposons des activités ludiques et sportives qui encouragent les enfants à rester à l’école.

Nous avons aussi bénéficié du soutien du ZIMTA et du PTUZ pour lancer une activité génératrice de revenus. Nous avons choisi de développer un projet d’élevage de poulets. Les bénéfices permettent d’acheter des fournitures scolaires et de payer les frais de scolarité des enfants dont les parents n’en ont pas les moyens.

Mondes de l’Education: Quel a été l’impact de cette mobilisation ?

Nous avons constaté des résultats très positifs en matière de scolarisation d’anciens enfants travailleur·euses.

En 2022 et 2023, nous avons accueilli 26 enfants précédemment engagé·es dans le travail des enfants. Certain·es sont aujourd’hui en 7ᵉ année. Plusieurs, âgé·es de 12 ans, ne savaient ni lire ni écrire à leur arrivée, mais nous avons travaillé collectivement pour les aider à progresser. Quand c’est nécessaire, nous les plaçons dans les classes les plus basses afin de reprendre les apprentissages depuis le début.

En 2024 et 2025, nous avons scolarisé 32 autres anciens enfants précédemment engagé·es dans le travail des enfants, même si une partie a depuis été transférée vers des écoles de la ville de Centenary. Sur ces 32 enfants, dix-huit sont toujours scolarisé·es chez nous.

Je pense qu’il n’y a désormais plus d’enfants en âge scolaire dans notre zone qui soient encore au travail.

Nous avons également réussi à réduire considérablement l’absentéisme. Celui-ci est désormais bien inférieur à 5 %, alors qu’il atteignait jusqu’à 30 % en 2021.

À la suite des formations dispensées aux membres du comité de développement scolaire et aux personnels enseignants, la motivation de chacun·e s’est renforcée. Tout le monde en a bénéficié : davantage d’enfants fréquentent l’école, les taux de réussite ont augmenté et la motivation des enseignantes et des enseignants s’est nettement améliorée.

Mondes de l’Education: Quelle a été la réaction des autorités locales ?

Elles sont devenues un soutien majeur pour le projet et pour la communauté scolaire. Nous avons vu les autorités locales s’engager activement en faveur de l’éducation au sein de la communauté.

Notre conseiller local a également joué un rôle nouveau. Il collabore avec les parents pour soutenir l’école. Par exemple, il a mobilisé les familles pour collecter des briques afin de construire une nouvelle salle de classe et des blocs sanitaires. Il a acheté le ciment sur ses propres fonds et apporte aussi un appui aux personnels enseignants.

Nous espérons désormais pouvoir construire un puits avec son soutien, car nous n’avons pas accès à l’eau potable. Nous devons boire l’eau de la rivière, bien qu’elle ne soit pas sûre.

Mondes de l’Education: Comment la relation avec les parents a-t-elle évolué suite à ce projet ?

La relation entre les personnels enseignants et les parents s’est considérablement améliorée. Les parents voient à quel point nous nous soucions de leurs enfants et ils viennent désormais vers moi lorsqu’un problème se pose. Nous travaillons ensemble.

Le projet de ZIMTA et de PTUZ nous a appris à fabriquer des lampes solaires à partir de matériaux recyclés disponibles dans le village. Ces lampes ont un impact très important. Auparavant, les élèves ne pouvaient pas faire leurs devoirs faute de lumière à la maison. Nous avons distribué 100 lampes aux enfants, ils viennent chaque jour à l’école pour les recharger. Nous en produisons davantage afin que tous les élèves puissent disposer de lumière et faire leurs devoirs.

Les parents constatent tous les efforts que nous déployons pour soutenir les élèves, à l’école comme à la maison, et ils les apprécient.

Mondes de l’Education: Au cours du projet, y a-t-il une histoire qui vous a particulièrement marquée et que vous souhaiteriez partager ?

Oui, une histoire me vient immédiatement à l’esprit. Grace a perdu son père en 2015, alors qu’elle avait 5 ans. Elle a été élevée par sa mère à Muzarabani, qui s’est ensuite remariée. À l’âge de 12 ans, elle a été victime à plusieurs reprises de viols de la part de son beau père, qui l’a même menacée avec une arme pour l’empêcher d’en parler. Lorsqu’elle est tombée enceinte, il l’a envoyée au Mozambique afin de dissimuler la grossesse et d’échapper à des poursuites. Elle y a été confiée à un homme qui a poursuivi les abus.

Au Mozambique, Grace a finalement été recueillie par une autre famille, chez qui elle a donné naissance à son enfant. Un jour, elle a entendu l’homme chez qui son beau père l’avait envoyée dire que ce dernier voulait la faire disparaître. Terrifiée, elle a trouvé le courage de se confier à la famille qui l’hébergeait. Celle-ci l’a aidée à fuir et à signaler sa situation à la police mozambicaine, qui a pris contact avec la police zimbabwéenne. Son beau père a été arrêté et condamné à 40 ans de prison.

Grace a ensuite retrouvé sa mère, qui la cherchait désespérément. Elle vit aujourd’hui avec elle et sa petite fille.

Un an plus tard, Grace a exprimé le souhait de retourner à l’école, dans notre établissement. Nous l’avons accueillie chaleureusement et avons fait de notre mieux pour l’aider à terminer son cycle primaire. Elle venait à l’école avec son enfant, et nous l’avons soutenue en fonction de ses besoins, ainsi que ceux de sa petite fille.

Son histoire a encouragé d’autres jeunes filles à parler et à signaler des situations de violence. Deux autres ont trouvé le courage de témoigner, ce qui a conduit à la condamnation de deux autres hommes pour des abus commis sur des mineures dans la communauté.

Aujourd’hui, Grace a terminé l’école primaire et poursuit ses études. Elle souhaite devenir défenseure des droits humains. Son avenir s’annonce prometteur, et je suis très fière d’elle.

Je suis profondément reconnaissante envers le projet de ZIMTA et de PTUZ, car il m’a ouvert les yeux sur l’importance de l’éducation pour l’avenir de nos enfants. Sans ce projet, je n’aurais pas su comment soutenir Grace, ni tant d’autres enfants dans ma communauté.

Le contenu et les avis exprimés dans ce blog sont ceux de son auteur et ne reflètent pas nécessairement la position officielle de l’Internationale de l’Education.