Des barrages militaires sur le chemin de l’école : le combat quotidien d’une enseignante palestinienne
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Je m’appelle Areej Awadallah et j’enseigne la géographie, mais au lieu de me contenter de tracer des frontières sur des cartes, je m’efforce d’inculquer un sentiment d’identité à mes élèves. Si je me tiens face à vous aujourd’hui, c’est pour partager quelques épisodes d’une histoire qui reflète la réalité de chaque enseignant et enseignante en Palestine — une histoire marquée par l’anxiété et l’espoir, par les épreuves du quotidien et la détermination.
Je compte à mon actif dix années d’expérience professionnelle dans le secteur de l’éducation, dix années au cours desquelles j’ai travaillé à la fois dans des établissements privés et publics. Ce parcours bien rempli m’a permis de comprendre pleinement la diversité des besoins de nos élèves et confortée dans ma conviction qu’en Palestine, l’enseignement n’est pas simplement une profession qui permet de gagner sa vie, mais une vocation, un acte d’espoir inébranlable et l’instrument le plus efficace pour développer le potentiel humain et susciter le changement.
C’est cette même passion professionnelle qui m’a poussée à développer sans relâche mes connaissances et mes compétences académiques. Je poursuis actuellement une maîtrise en administration et direction d’établissements scolaires, une spécialisation dont j’espère qu’elle m’aidera à formuler une vision stratégique à même de faire progresser le système éducatif palestinien, de renforcer les mécanismes de leadership numérique dans l’enseignement et d’utiliser des approches de gestion modernes pour soutenir les établissements scolaires en temps de crise.
Parallèlement à mon travail quotidien en classe et à mes études universitaires, je tire une grande fierté de mon engagement actif au sein du General Union of Palestinian Teachers (GUPT), notre organe professionnel et syndical autant que la voix collective qui nous permet de faire entendre nos préoccupations et nos aspirations au reste du monde.
Quand aller à l’école devient une lutte quotidienne
Les personnes vivant ailleurs dans des conditions normales trouveront sans doute inimaginable la description d’une journée type de ma vie d’enseignante en Palestine. Un nouveau chapitre de mon combat professionnel et personnel s’est ouvert lorsque j’ai été nommée dans une école de la ville d’Al-Eizariya, loin de mon gouvernorat natal de Ramallah. Depuis, me rendre à l’école est devenu une entreprise épuisante et périlleuse, et rejoindre mon lieu de travail constitue une véritable lutte de tous les jours semée d’embûches, en raison des nombreux barrages militaires israéliens qui encerclent la région.
Ma journée commence très tôt le matin. Mais au lieu de préparer les cours, c’est rongée par l’angoisse que je songe au difficile trajet qui m’attend et que je parcours les réseaux sociaux à la recherche de l’itinéraire le plus sûr et le plus accessible pour arriver à l’école. Chaque jour, je dois passer par les postes de contrôle de Qalandia, de Jaba’, de Hizma et de Za’im. Loin d’être de simples points de contrôle, ces barrages militaires sont aujourd’hui autant de mécanismes conçus pour nous voler notre temps, notre énergie et notre sentiment de sécurité.
Il m’arrive régulièrement de me retrouver devant un poste de contrôle fermé à l’improviste ou de devoir faire la file pendant des heures sans pouvoir rejoindre mon école et les élèves qui m’attendent. Cette dure réalité provoque un épuisement total, tant physique que financier et psychologique. La charge physique provient des longues et épuisantes heures d’attente. Le fardeau financier absorbe une part importante de mes revenus, obligée comme je le suis d’emprunter des itinéraires alternatifs et de payer des frais de transport plus élevés. Mais l’impact le plus profond est d’ordre psychologique : le stress et l’insécurité constants liés aux déplacements, en étant confrontée à la menace permanente des retards, d’une détention ou du danger.
Tout cela exerce une pression supplémentaire sur le monde enseignant. Comment les personnels éducatifs soumis à un tel fardeau physique et émotionnel peuvent-ils prendre place dans leur salle de classe avec toute l’énergie et la concentration requises ? C’est le défi auquel nous sommes confrontés chaque jour, alors que nous nous efforçons de braver les difficultés pour le bien de nos élèves.
Ne pas abandonner : renforcer nos compétences et notre syndicat
Au milieu de cette accumulation quotidienne de défis et de pressions, ma participation aux programmes de formation organisés par le syndicat GUPT est vite apparue comme une lueur d’espoir et une bouée de sauvetage au moment où j’en avais le plus besoin. J’ai ainsi récemment participé à un programme de formation mis au point par le syndicat et intitulé « Autonomiser les enseignantes sur le plan de l’apprentissage socio-émotionnel, de l’apprentissage numérique et de l’intelligence artificielle », organisé dans le cadre du projet « Initiative d’autonomisation du personnel enseignant : reconstruire l’espoir en Palestine ».
Ce programme se démarquait par l’intégration de plusieurs composantes essentielles : apprentissage socio-émotionnel (ASE), apprentissage numérique, théorie des intelligences multiples et applications d’intelligence artificielle.
Cette combinaison a entraîné un bouleversement stratégique de ma pratique professionnelle et m’a apporté les connaissances pédagogiques uniques nécessaires pour affronter la réalité de manière plus efficace.
Le volet consacré à l’apprentissage socio-émotionnel (intelligence émotionnelle) m’a permis de découvrir des outils pratiques et des stratégies psychologiques pour gérer le stress personnel entraîné par mon métier d’enseignante, me protéger de l’épuisement professionnel causé par les difficultés liées au passage des points de contrôle, et faire la distinction entre les pressions subies et mes prestations en classe. La formation a également renforcé ma capacité à comprendre et à soutenir mes élèves sur le plan émotionnel, à transformer leurs peurs en motivation et à faire de la salle de classe non plus uniquement un lieu d’enseignement académique, mais un environnement chaleureux et sécurisant prodiguant un soutien psychosocial et contribuant à apaiser les effets de la peur et de l’anxiété.
Le volet portant sur l’apprentissage numérique et les intelligences multiples m’a donné l’occasion d’approfondir ma compréhension des différences visuelles, linguistiques, kinesthésiques, logiques et intuitives entre élèves. Il m’a aidé à délaisser les méthodes d’évaluation traditionnelles, lesquelles négligent parfois le potentiel unique à chaque élève, au profit de ressources d’apprentissage numériques qui reconnaissent les capacités de chaque apprenant et apprenante, renforcent la confiance en soi et sont en phase avec la transformation numérique actuelle.
L’intégration innovante de l’intelligence artificielle (IA), enfin, m’a permis, en tant que conceptrice de programmes d’études, d’acquérir des compétences technologiques avancées. J’utilise désormais des outils d’IA pour générer du contenu interactif, des activités d’apprentissage personnalisées et des jeux numériques qui répondent rapidement et efficacement à la grande diversité des besoins d’apprentissage. Cet aspect du programme démontre au monde entier qu’en dépit du siège et des restrictions, les enseignantes et enseignants de Palestine ne se résignent pas à la dureté de la réalité et ne restent pas les bras croisés. Au lieu de cela, ils et elles utilisent les technologies mondiales les plus récentes pour servir l’éducation et redonner l’espoir.
Au-delà de ce programme de formation, la collégialité est devenue une réalité bien concrète. Mes collègues et moi-même partageons chaque jour le fardeau de ces moments difficiles. Nous nous soutenons mutuellement lorsque l’un ou l’une des nôtres se trouve dans l’incapacité de rejoindre l’école en raison de la fermeture des points de contrôle ; les collègues qui parviennent à atteindre l’école assurent alors les cours de celles et ceux qui ne le peuvent pas, permettant ainsi aux élèves de ne pas perdre de précieuses opportunités d’apprentissage. Nous échangeons nos expériences et nous nous apportons un soutien émotionnel continu pour aider à atténuer le stress.
C’est là que le rôle du syndicat devient particulièrement évident. Loin d’être une organisation qui se contente de défendre les droits des travailleurs et des travailleuses, c’est un véritable bouclier protecteur et une force motrice qui investit dans notre résilience professionnelle et intellectuelle, nous donne le sentiment de faire partie d’un tout uni et n’abandonne jamais ses membres à leur sort.
Nous ne sommes pas seul·e·s : la solidarité par-delà les frontières
La solidarité internationale dont font preuve les syndicats de l’enseignement et les enseignant·e·s du monde entier alimente notre résilience et notre unité. Ce soutien et ce plaidoyer en faveur des enseignant·e·s palestinien·ne·s et de l’éducation en Palestine revêtent non seulement une immense importance morale pour nous-mêmes et nos élèves en ces temps difficiles, mais envoient également un message fort : nous ne sommes pas seul·e·s derrière les postes de contrôle, nos voix et nos souffrances trouvent écho auprès des instances internationales, et notre cause éducative et humanitaire demeure bien vivante.
La solidarité dont font preuve les personnels de l’éducation d’autres pays n’est pas seulement une source d’espoir pour nos élèves, elle leur redonne également confiance en un avenir meilleur, au-delà des contraintes du siège et de la pression militaire.
Voici, pour conclure, le message que, depuis ma salle de classe, entourée par les points de contrôle, j’adresse à la communauté enseignante mondiale :
L’éducation est la plus noble des formes de résistance et d’engagement. C’est l’instrument le plus puissant pour changer le monde. Nous protégeons le droit des enfants palestiniens à apprendre, à créer et à innover, car c’est la voie de la vie et de l’espoir pour notre nation.
Je vous invite, en tant que collègues qui partagez cette mission profondément humaine, à continuer de faire entendre la voix des enseignants et enseignantes de Palestine. Faites connaître la résilience dont font preuve nos élèves et nos enseignant·e·s. Faites comprendre la réalité des difficultés et des pressions que nous subissons chaque jour aux points de contrôle qui parsèment la Palestine.
Nous ne cherchons pas la pitié. Ce que nous voulons, ce sont une véritable solidarité professionnelle et humaine, de véritables échanges de connaissances et de technologies, et un plaidoyer syndical international qui soutienne notre liberté de circulation et le droit de nos enfants à un environnement éducatif sûr et stable.
Continuez à nous soutenir et à faire briller la flamme du savoir pour toutes et tous. Sans notre croyance commune en la valeur et la dignité de chaque être humain, l’espoir ne triomphera jamais des ténèbres.
Merci pour votre solidarité et votre soutien.
Le contenu et les avis exprimés dans ce blog sont ceux de son auteur et ne reflètent pas nécessairement la position officielle de l’Internationale de l’Education.