Irak : un syndicat dénonce les salaires des enseignant·e·s versés en retard, réduits ou tout simplement non versés
Les enseignant·e·s de la région du Kurdistan irakien subissent depuis des années des retards de paiement, des réductions ou l’absence pure et simple de leurs salaires. Le président du Kurdistan Teachers’ Union (KTU), Abdulwahed Mohammed Haje, affirme que cette crise est devenue un « conte des Mille et Une Nuits » sans fin et appelle le gouvernement régional du Kurdistan à remédier à cette injustice et à respecter les droits des enseignant·e·s.
Après des années de boycotts et de manifestations, les enseignant·e·s affirment que les autorités « ne prêtent toujours aucune attention, ne réagissent pas et ne résolvent pas le problème » du paiement des salaires, ne laissant au KTU d’autre choix que de « recourir à toutes les formes de lutte civile » pour pousser le gouvernement régional du Kurdistan à remédier à la situation salariale désastreuse des enseignant·e·s.
Au cœur de cette alerte se trouve une crise qui perdure depuis plus d’une décennie : des salaires versés en retard, réduits, voire pas versés du tout.
Onze ans d’incertitude : quand un salaire devient une « crise permanente »
Dans des circonstances normales, un retard de salaire « d’un, deux, voire six mois » peut se produire pour des raisons qui peuvent être expliquées et corrigées, note le président du KTU, Abdulwahed Mohammed Haje. Mais ce à quoi les enseignant·e·s de la région sont confrontés depuis 2015 va bien au-delà de quelques retards. Sur 121 mois, dit-il, environ la moitié n’ont pas été payés ou l’ont été via un mécanisme coercitif d’« épargne » et des retenues si sévères qu’il estime qu’il est plus juste de dire que le gouvernement a « consommé » les salaires légitimes des enseignant·e·s.
Le récit détaillé de M. Haje dresse un sombre tableau chronologique :
- 2015 : les salaires d’octobre à décembre n’ont pas été versés ; les enseignant·e·s n’ont reçu que la moitié de leur salaire de septembre, le reste leur ayant été promis mais jamais versé.
- 2016 : les douze mois ont été payés via un « système d’épargne » représentant une réduction de 60 %.
- 2017 : onze salaires versés selon le même système : un salaire a « disparu ».
- 2018 : onze salaires versés avec une retenue de 21 % : un seul mois payé intégralement.
- 2019 : salaires versés, mais avec des retards constants et une grande incertitude.
- 2020 : sept mois non payés ; un payé intégralement, trois avec une retenue de 21 %, et un avec une retenue de 18 %.
- 2021 : six mois payés intégralement, six avec une retenue de 21 %.
- 2022 : tous les mois ont été payés.
- 2023 : nouveaux retards : trois salaires « tombés dans un gouffre sans fond ».
- 2024 : un salaire détourné, selon une métaphore amère, vers des « friandises de fête ».
- 2025 : deux salaires retenus, décrits comme des « acomptes » pour des contrats.
L’ampleur de l’injustice
Au total, souligne-t-il, chaque enseignant·e et fonctionnaire se voit devoir entre 20 et 100 millions de dinars par le gouvernement régional du Kurdistan.
Au-delà du préjudice financier, Haje met en garde contre un fardeau supplémentaire : l’épuisement causé par les déclarations officielles répétées qui promettent une résolution de la crise alors que celle-ci perdure. « Quand ils disent : ‘Le problème des salaires est temporaire et sera résolu’, comment peut-il être ‘temporaire’ s’il dure depuis 11 ans ? », demande-t-il. Pour le dirigeant du KTU, le refrain récurrent de fin de mois, à savoir « Nous avons envoyé la liste », « Les procédures ont commencé », « Le financement a été débloqué », est devenu « une guerre psychologique à son paroxysme ».
La référence aux Mille et Une Nuits n’est pas fortuite. Dans ces contes, chaque nuit se termine sur un suspense, une autre histoire promise pour le lendemain. Pour les enseignant·e·s du Kurdistan irakien, explique le dirigeant du KTU, les salaires en sont venus à ressembler à cette structure narrative : « Les gens croient désormais que le salaire est devenu le Conte des Mille et Une Nuits, c’est à dire qu’il ne finit jamais. Chaque mois des onze dernières années a eu son propre ‘conte’ d’existence ou de non-existence. »
Il ne s’agit toutefois pas d’un conte, mais d’une preuve d’incertitude lorsque ce sont les fournitures scolaires de vos enfants, vos courses ou le remboursement de votre prêt qui sont en jeu, reconnaît Haje. Le salaire des enseignant·e·s n’est pas un instrument narratif. C’est le fondement de la dignité au travail et la base d’un système d’enseignement public stable.
La rémunération des enseignant·e·s est un enjeu de l’enseignement public
La crise salariale n’est pas seulement une question de droits du travail. C’est aussi une menace directe pour la qualité et la continuité de l’enseignement public. Lorsque les gouvernements ne parviennent pas à garantir des salaires réguliers et équitables, ils affaiblissent la profession, alimentent l’attrition et compromettent les conditions d’apprentissage que méritent les élèves.
La campagne mondiale de l’Internationale de l’Éducation « La force de public : ensemble on fait école ! » met clairement en évidence ce lien. La campagne appelle les gouvernements à investir dans l’enseignement public en tant que droit fondamental et bien public, et à investir davantage dans les enseignant·e·s en garantissant leurs droits du travail, de bonnes conditions de travail, des charges de travail gérables et des salaires compétitifs.
L’appel du KTU : remédier à la crise, respecter les droits
Pour Haje, ce qui s’est passé est « sans précédent » et « inacceptable », et les autorités régionales doivent cesser de considérer les salaires comme négociables ou superflus. Les enseignant·e·s et les travailleur·euse·s de l’éducation ont déjà fait preuve de patience et de persévérance pendant des années d’incertitude. Il·elle·s ne devraient pas avoir à continuer de payer le prix de l’impasse politique ou de la mauvaise gestion financière, affirme-t-il.