Valoriser, soutenir et investir dans la profession enseignante
Forum régional Asie-Pacifique sur les enseignant·e·s – Bangkok, 31 mars 2026
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Nous avons besoin de 44 millions d’enseignants et enseignantes supplémentaires à l’échelle mondiale d’ici 2030. Rien que pour la région Asie-Pacifique, ce chiffre s’élève à plus de 16 millions. Il ne s’agit pas d’une projection dont il faudra s’inquiéter plus tard, mais d’une situation d’urgence que nous vivons en ce moment même.
On assiste à une crise de l’éducation dans toute la région Asie-Pacifique, une crise que nous-mêmes avons provoquée. Voilà des années que les gouvernements sous-financent les écoles, qu’ils laissent stagner les salaires des enseignant·e·s et qu’ils les dépouillent de leur sécurité d’emploi. À présent, alors que les conséquences se font de plus en plus sentir, nous nous efforçons de combler les lacunes. La solution n’est pas de multiplier les mesures palliatives. La solution consiste à changer radicalement la façon dont nous valorisons, finançons et soutenons la profession enseignante.
Le Rapport mondial de suivi sur l’éducation 2026, présenté jeudi dernier à Bangkok, dresse un tableau peu réjouissant. Près de 273 millions d’enfants et de jeunes dans le monde, soit un sur six, ne sont pas scolarisés. Ce chiffre est en hausse pour la septième année consécutive. La proportion d’enseignant·e·s qualifié·e·s dans le primaire dans la région Asie-Pacifique a chuté de 89 % en 2013 à 78 % aujourd’hui. Plus de la moitié des pays de la région ont réduit leur budget de l’éducation depuis 2015. Il ne s’agit pas de chiffres abstraits. Derrière chacun d’entre eux se trouve un ou une enfant qui mérite mieux, et un ou une enseignant·e qui est poussé·e bien au-delà de ce que le système devrait exiger.
Une profession en état de siège
Le plus inquiétant à mes yeux, c’est que cette crise n’est pas fortuite. Elle est la conséquence prévisible de choix faits par des gouvernements qui ont chroniquement sous-financé l’éducation, gelé les salaires et supprimé la sécurité de l’emploi. Plus de la moitié des pays d’Asie et du Pacifique ont réduit leur budget de l’éducation depuis 2015. Et nous nous demandons pourquoi de moins en moins de jeunes choisissent d’enseigner, et pourquoi beaucoup de celles et ceux qui le font finissent par s’en détourner sans mot dire.
Ce qui me préoccupe également, c’est la culture d’exclusion qui s’est enracinée dans trop de systèmes éducatifs. Des réformes sont décidées sans que les personnels enseignants soient consultés. Les programmes d’études sont modifiés, les évaluations remaniées et les nouvelles technologies déployées – et les enseignant·e·s n’en sont informé·e·s qu’après coup et sont censé·e·s tout simplement s’en accommoder. Ce n’est pas seulement un manque de respect, c’est aussi contre-productif. Les politiques élaborées sans que la profession n’ait son mot à dire ne seront jamais à la hauteur. Le dialogue social institutionnalisé n’est pas une simple courtoisie à l’égard des personnels de l’éducation ; il s’agit d’une condition préalable à une politique réellement efficace.
Or, même dans ces circonstances difficiles, les enseignant·e·s continuent à faire preuve d’un engagement et d’une résilience remarquables. Rien qu’en 2025, nous avons assisté à des actions coordonnées dans toute la région – au Népal et en Mongolie, en Indonésie, en République de Corée et en Australie – où les personnels enseignants se sont organisés et mobilisés, y compris par le biais d’actions collectives, pour réclamer davantage d’investissements et de reconnaissance. Lorsqu’une enseignante de Mongolie a débrayé, elle ne l’a pas fait par intérêt personnel. Elle l’a fait par conviction que l’action collective pouvait amener son gouvernement à changer d’avis. Et c’est ce qui est arrivé. Un tel courage moral mérite plus que notre admiration, il mérite notre solidarité.
Une feuille de route existe déjà
La bonne nouvelle, c’est que nous ne naviguons pas à vue. Le Groupe de haut niveau des Nations Unies sur la profession enseignante, convoqué par le Secrétaire général en 2024, fournit une feuille de route claire : des salaires équitables, des conditions de travail décentes, la sécurité de l’emploi, l’autonomie professionnelle, la protection sociale et un soutien significatif au bien-être des enseignants et enseignantes. Il ne s’agit pas de revendications radicales. Il s’agit des conditions de base permettant à tout·e professionnel·le de s’épanouir.
Ces recommandations ont été renforcées par le consensus de Santiago, adopté à l’occasion du Sommet mondial sur les enseignants, en août 2025. Celui-ci engage les gouvernements à accroître les investissements publics dans l’éducation, à mettre en place des politiques efficaces relatives au personnel enseignant et à instaurer un véritable dialogue social. Le forum régional Asie-Pacifique sur le personnel enseignant, du 30 mars au 2 avril 2026, à Bangkok, est le premier rassemblement régional à se tenir depuis ces deux événements marquants. Cela nous offre à la fois une opportunité et une responsabilité : passer des engagements à la mise en œuvre, et le faire de manière urgente et responsable.
L’appel du forum
Pendant trois jours, l’événement a rassemblé plus de 100 participants et participantes de toute la région. Leur mission : façonner une profession enseignante plus forte, plus équitable et prête pour l’avenir. Voici quelques-unes des principales recommandations qui ont émané du forum :
- Renforcer la préparation et les parcours de carrière des enseignant·e·s – améliorer la formation initiale des enseignant·e·s, en veillant à sa qualité et à sa pertinence, et mettre en place des systèmes cohérents de développement professionnel continu et de progression de carrière, afin que l’enseignement reste une vocation attrayante et durable.
- Améliorer les conditions de travail et le bien-être des enseignant·e·s – en garantissant une rémunération compétitive, en réduisant les lourdeurs administratives et en faisant du bien-être des personnels enseignants une priorité politique dûment financée et contrôlée – et non une réflexion a posteriori. Des enseignant·e·s poussé·e·s à bout et sous-évalué·e·s ne peuvent pas donner à leurs élèves ce dont ils et elles ont besoin.
- Renforcer les politiques d’enseignement inclusives, fondées sur des données probantes et alignées sur l’ODD 4.c – en tenant compte de la qualité, de l’équité et des besoins futurs du système, y compris la préparation au changement climatique et aux évolutions technologiques, tout en accordant une priorité urgente à l’enseignement préprimaire, qui reste chroniquement sous-desservi dans l’ensemble de la région.
- Améliorer les systèmes de données concernant les enseignant·e·s – en alignant les indicateurs sur les cadres internationaux, en étendant la désagrégation significative et en comblant les lacunes persistantes en matière de données, en particulier pour les enseignants et enseignantes du préprimaire. Nous ne pouvons pas réparer ce que nous ne voyons pas, or trop d’enseignant·e·s restent invisibles aux yeux des systèmes qui sont censés les soutenir.
- Institutionnaliser des cadres juridiques et politiques cohérents pour la formation des enseignant·e·s – en veillant à l’alignement sur le parcours professionnel complet, de la formation initiale au développement professionnel continu, afin qu’aucun·e enseignant·e ne soit laissé·e pour compte après sa première année dans la salle de classe.
- Élargir l’accès équitable au développement professionnel – accroître les opportunités pour les enseignantes et enseignants dans les zones rurales et mal desservies grâce à des parcours flexibles, pertinents et réactifs, soutenus par un mentorat, des structures intermédiaires et un suivi continu, qui garantissent que les politiques se traduisent par des améliorations réelles dans la pratique en classe.
Il s’agit là de quelques-unes des principales recommandations parmi beaucoup d’autres couvrant la gouvernance numérique, le financement, la résilience, l’inclusion et la défense du pouvoir d’action des enseignant·e·s à l’ère de l’IA. Ensemble, elles constituent un appel à l’action complet, auquel il convient maintenant de donner suite.
Ce qui doit changer
La voie à suivre est claire, même si elle exige une volonté politique qui a fait défaut jusqu’à présent. Les gouvernements doivent s’engager à respecter les critères de financement de l’éducation en allouant au minimum 20 % des budgets publics et 6 % du PIB à l’éducation. Ils doivent offrir aux enseignant·e·s des salaires compétitifs, une véritable sécurité de l’emploi, ainsi qu’un développement professionnel et une autonomie qui rendent une carrière dans l’enseignement à la fois durable et gratifiante.
Une véritable réforme se construit avec les personnels de l’éducation et ne leur est pas imposée. Le dialogue social n’est pas une simple formalité bureaucratique. Il s’agit du mécanisme par lequel les politiques acquièrent la crédibilité et la confiance nécessaires à leur réussite.
Lorsque je pense à ce qui est en jeu, je revois les visages humains qui se trouvent derrière toutes ces conversations. L’enseignante d’une île reculée des Philippines qui travaille jusqu’à la tombée de la nuit, se demandant tout bas si elle pourra continuer à exercer la profession qu’elle aime. Le jeune du Vanuatu qui a tout le potentiel pour devenir un enseignant extraordinaire, mais qui regarde ses conditions de travail et se demande si le jeu en vaut vraiment la chandelle. Et songez à chaque enfant dans chaque classe qui a le droit à un enseignement dispensé par une personne qualifiée, soutenue et motivée lors de chaque cours, chaque jour.
Les enseignantes et enseignants ne sont pas des instruments de la politique mais des acteurs et actrices du changement. Or, pour pouvoir assumer ce rôle, il leur faut des conditions décentes, la sécurité de l’emploi, le respect professionnel et un véritable dialogue social.
Le consensus de Santiago et les recommandations du Groupe de haut niveau des Nations Unies ne doivent pas devenir des documents qu’on relègue aux archives, pas plus que les recommandations issues du Forum sur les enseignants et enseignantes. Ces recommandations doivent accompagner chaque délégué·e, chaque ministre, chaque dirigeant·e de syndicat dans les ministères, les salles de classe et les locaux syndicaux et se traduire par des politiques promulguées, des budgets alloués et des conditions améliorées.
Le moment est venu de choisir d’investir dans les personnels de l’éducation, de dialoguer avec les enseignant·e·s et de prendre des mesures en concertation avec la profession. Il ne s’agit pas d’un forum quelconque, ni d’une déclaration quelconque, mais d’un véritable tournant pour la profession enseignante et pour les millions d’enfants dont l’avenir en dépend.
Le contenu et les avis exprimés dans ce blog sont ceux de son auteur et ne reflètent pas nécessairement la position officielle de l’Internationale de l’Education.