Togo : la recherche et la voix syndicale au cœur du lancement de la campagne La force du public
Il est crucial de soutenir le plaidoyer syndical et le combat pour l’école publique avec des faits, des analyses et des revendications claires. Ceci a été rappelé par la Fédération des Syndicats de l’Éducation Nationale (FESEN), lors du lancement de la campagne « La force du public au Togo : ensemble on fait école », dans le cadre de la campagne mondiale de l’Internationale de l’Éducation (IE). Ce lancement a été marqué par la publication des résultats d’une recherche sur le financement de l’école publique et la privatisation de l’éducation au Togo.
Le lancement de la campagne nationale a été effectué du 6 au 7 août 2026 à Lomé autour du constat suivant : l’école publique togolaise reste confrontée à des défis importants en matière de financement, d’infrastructures, de conditions de travail des personnels de l’éducation et de qualité des apprentissages. Pour la FESEN, affiliée à l’IE, la campagne doit contribuer à promouvoir un enseignement public inclusif, équitable, de qualité et suffisamment financé pour chaque enfant au Togo. Les sept autres fédérations des enseignants au Togo étaient également représentées lors du lancement.
Dans son message d’accueil aux participant∙e∙s, Mariama Chipkaou, présidente du Comité régional Afrique de l’Internationale de l’Éducation, a estimé « qu’il ne s'agit pas simplement du lancement d'une campagne, c'est le lancement d'un engagement national renouvelé à défendre l'éducation en tant que droit humain fondamental, bien public et responsabilité publique. Nous nous réunissons à un moment critique où les systèmes éducatifs à travers l'Afrique sont confrontés à d'énormes défis : un financement public insuffisant, une pénurie d'enseignants, des inégalités croissantes des écoles sous-financées ainsi que la privatisation et la commercialisation croissantes de l'éducation. »
Elle a aussi rappelé que « nous encourageons l’Afrique à prendre de nouvelles mesures pour accroître le financement de l'éducation, améliorer les infrastructures scolaires, recruter et fidéliser des enseignants qualifiés, renforcer le développement professionnel des enseignants et garantir des conditions de travail décentes à l'ensemble du personnel éducatif ».
Mme Chipkaou a ajouté : « Nous exhortons le gouvernement togolais à mettre pleinement en œuvre les recommandations des Nations Unies sur la profession enseignante. Aux partenaires au développement, nous demandons instamment de continuer à soutenir les priorités nationales en matière d'éducation, tout en respectant le principe selon lequel des systèmes publics solides doivent rester au cœur du développement éducatif. Aux enseignants et à leurs syndicats, je vous encourage à rester unis, organisés et proactifs. Les enseignants ne sont pas simplement des éducateurs, ils sont les défenseurs de l'avenir de chaque enfant et de chaque nation. Protégez l'éducation, investissez dans les enseignants, construisons l’avenir en toute solidarité. »
Une recherche pour sortir le débat des slogans
Le cœur de l’événement était la présentation des résultats de la recherche « Le financement de l’école publique et la privatisation de l’éducation au Togo ».
L’objectif annoncé de la recherche était le suivant : dresser un état des lieux du financement public de l’éducation et de la progression du secteur privé, afin d’alimenter les actions de plaidoyer en faveur d’une éducation publique de qualité.
Cette recherche examine dès lors les engagements financiers de l’État, la répartition des ressources éducatives, les politiques encadrant le secteur privé, les subventions accordées aux établissements, les conditions de travail des enseignant∙e∙s, ainsi que les effets de la privatisation sur l’accès, l’équité et l’inclusion. L’étude repose sur une analyse documentaire des budgets, statistiques scolaires, textes réglementaires et politiques éducatives, ainsi que sur vingt entretiens auprès d’acteur∙trice∙s du système éducatif.
Pour le syndicat, le lancement de la recherche a eu une portée politique forte. Il ne s’agissait pas seulement de déclarer que l’école publique doit être défendue. Il s’agissait de montrer pourquoi, comment et avec quelles priorités.
La première journée du lancement, consacrée au renforcement des capacités des membres de la FESEN, a vu une présentation sommaire des résultats de la recherche par le Professeur Bilakani Tonyeme, de l’Institut National des Sciences de l’Éducation à l’Université de Lomé, suivie de débats et d’échanges entre participant∙e∙s.
Pour le secrétaire général fédéral de la FESEN, Hippolyte Akilé-Esso Lorié, la campagne « traduit notre conviction profonde que l'école publique demeure le centre du développement de notre nation et qu'elle mérite un engagement collectif fort de la part des pouvoirs publics, des enseignants, des partenaires sociaux et de l'ensemble des citoyens ».
Il a aussi expliqué que la première journée du lancement était « consacrée au renforcement des capacités de nos militantes et militants. Ce choix n'est pas anodin. Un syndicat fort est avant tout un syndicat dont les membres maîtrisent les enjeux, comprennent les défis et disposent des arguments nécessaires pour convaincre et mobiliser. »
S’adressant aux participant∙e∙s, il a insisté sur le fait qu’« au cours de cette session, vous aurez l'occasion d'échanger avec le chercheur qui a conduit cette importante étude. Les résultats qui vous seront présentés constituent une base scientifique solide pour alimenter nos actions de sensibilisation et de plaidoyer. J'invite chacun de vous à participer activement aux travaux, à poser des questions, à partager vos expériences et à enrichir les échanges. Les connaissances acquises aujourd'hui devront être relayées dans toutes nos structures de base afin que chaque enseignant puisse devenir un ambassadeur de la campagne. »
Il a conclu en disant que la FESEN est convaincue que les défis auxquels fait face le système éducatif ne peuvent être relevés que par une mobilisation collective fondée sur des données fiables, un dialogue constructif et une volonté commune de défendre l'école publique.
«Notre responsabilité est grande. En défendant l'école publique, nous défendons l'égalité des chances, la justice sociale, la cohésion nationale et l'avenir de notre pays.»

Le sous-financement, fil conducteur du plaidoyer
Les résultats de la recherche dressent à cet égard un tableau préoccupant. L’étude indique qu’entre 2015 et 2025 les dépenses publiques consacrées à l’éducation ont augmenté moins vite que le budget national et le produit intérieur brut. La part des dépenses éducatives dans le PIB oscille entre 3 % et 5 %, tandis que les recommandations internationales préconisent un investissement compris entre 4 % et 6 % du PIB. La part du budget national consacrée à l’éducation serait passée d’environ 15 % à moins de 8 % entre 2014 et 2026.
Comme l’a reconnu le chercheur, M. Tonyeme, « Les résultats de la recherche, c'est tout simplement que l'enseignement public est sous-financé par l'État et que, en même temps, l'État finance d'une manière ou d'une autre le privé. Et ça pose déjà un problème. Deuxièmement, le privé n'est pas régulé franchement, de telle sorte que la qualité de l'éducation dans le privé est vraiment problématique. J’ai pu aussi montrer qu’il faudrait que les syndicats plaident pour que l'État augmente sensiblement le financement de l'école publique, mais aussi pour mieux réguler et encadrer le privé. »
Dans la Déclaration de Lomé adoptée le 7 août 2026, la FESEN souligne le sous-financement chronique de l’enseignement public dans plusieurs pays africains, en deçà des seuils internationaux de 6 % du PIB et 20 % du budget national. Elle rappelle également la détérioration des conditions salariales et professionnelles des enseignant∙e∙s et des personnels de soutien à l’éducation.
La Déclaration exhorte le gouvernement togolais à mettre en œuvre les recommandations des Nations Unies sur la profession enseignante, et par conséquent « à respecter ou dépasser les critères internationaux de financement de l’éducation », « investir prioritairement dans l’école publique, les enseignant∙e∙s, les personnels de soutien et les infrastructures scolaires » et « renforcer des mécanismes institutionnalisés de dialogue social avec les syndicats de l’éducation en général et la FESEN en particulier ».
Privatisation et inégalités : le signal d’alarme syndical
La recherche met aussi en évidence la place grandissante du secteur privé dans le système éducatif togolais. Dans le Grand Lomé, le privé occupe une place importante dans l’offre éducative, avec certaines zones comptant plus de 80 % d’écoles privées. L’étude distingue les écoles internationales, les écoles privées de référence et les écoles privées populaires, soulignant que cette diversification contribue à une segmentation sociale de l’éducation.
Pour le syndicat, cette évolution n’est pas neutre. L’accès à certains établissements dépend fortement des capacités financières des familles, ce qui fragilise les principes d’équité et d’inclusion. La recherche souligne également que les écoles publiques disposent généralement d’enseignant∙e∙s mieux formé∙e∙s, mais doivent faire face à des contraintes matérielles importantes, tandis que des établissements privés peuvent offrir de meilleures infrastructures tout en recourant fréquemment à du personnel enseignant peu ou insuffisamment formé.
M. Lorié a ainsi fait remarquer que « le plus marquant dans les résultats de la recherche, c'est le poids de l'enseignement privé dans le système éducatif. Lorsqu'on allait pour des discussions avec les autorités, le gouvernement, on nous envoyait des données chiffrées qu'on ne maîtrisait pas. Avec cette recherche, nous avons maintenant des données fiables, objectives et sur lesquelles on peut se baser. Ça nous permet de voir à peu près le financement, la part de l'État même, dans le système éducatif togolais. »
Dans sa déclaration de Lomé, la FESEN se dit ainsi « inquiète de la progression rapide de la privatisation et de la marchandisation de l’éducation » et rappelle que « l’éducation est un droit humain fondamental et un bien public ».
A partir de ce constat, l’étude recommande notamment :
- Une augmentation des dépenses publiques d’éducation ;
- Une amélioration des mécanismes de financement des écoles ;
- Une régulation plus stricte du secteur privé ;
- Un renforcement des conditions de travail des enseignant∙e∙s ; et
- Une meilleure protection de l’éducation en tant que bien public et droit fondamental.
Ces mesures apparaissent essentielles pour garantir une éducation inclusive, équitable et de qualité au Togo.


Un événement de haut niveau pour faire entendre les preuves
La seconde journée du lancement de la campagne, le 7 août 2026, a pris la forme d’un événement de haut niveau au siège de la FESEN à Lomé. Se sont succédé des interventions de l’Internationale de l’Éducation Afrique, du ministre de l’Éducation nationale Mama Omorou, ainsi que des représentant∙e∙s du ministère de l’Économie et du Budget, des partenaires techniques et financiers. La présentation des résultats de recherche a été placée au cœur des sessions.
Pour le ministre Omorou, des défis demeurent :
« La présente étude dont vous êtes porteurs est l'expression d'un amour pour l'école et pour les enfants du Togo. Et c'est là que prend tout le sens d’Ensemble on fait école. Faire école ensemble, c'est refuser la fatalité, c'est choisir le dialogue franc plutôt que l'affrontement stérile. C'est reconnaître les efforts de l'État tout en exigeant davantage. C'est, pour le gouvernement, tenir ces engagements. C'est pour les syndicats, être force de proposition. C'est pour tous, placer l'intérêt supérieur de l'élève togolais au centre. »
Il a ensuite reconnu que le ministère de l'Éducation nationale considère les syndicats comme des partenaires stratégiques. « La réussite des réformes que nous engageons ne se fera pas contre vous, mais avec vous. Que cette campagne ne soit donc pas seulement une tribune de revendications ou de critiques, mais qu'elle soit une tribune de propositions. Propositions pour améliorer les conditions de travail, propositions pour relever la qualité, propositions pour faire de l'école publique togolaise la première école. C'est ce que nous recommande notre éminent professeur. Je salue votre sens de la responsabilité et vous assure de l'écoute et de l'engagement du gouvernement. »
La recherche a donc servi de point d’appui du dialogue avec les autorités, les parlementaires, les partenaires, les organisations syndicales, la société civile, les associations de parents d’élèves et les médias.
Dans la Déclaration de Lomé, la FESEN s’engage à présenter les résultats et conclusions de la recherche aux autorités en charge de l’éducation et des finances, aux parlementaires, aux partenaires non gouvernementaux nationaux et internationaux, ainsi qu’à l’administration décentralisée du territoire.
De la recherche à l’action collective
La planification de la campagne prévoyait dès l’origine qu’un travail de recherche rapide fournisse des « preuves et faits » sur le financement de l’éducation et l’enseignement privé, puis que les résultats soient rendus publics lors du lancement de la campagne avec les autorités, les alliés et les médias.
Cette articulation entre recherche, formation syndicale et mobilisation publique est essentielle. Il est prévu qu’après le lancement, les responsables de la FESEN et les dirigeant∙e∙s syndicaux∙ales locaux∙ales s’approprient les constats et recommandations de la recherche, afin de consolider les bases du plaidoyer national.
La FESEN a réaffirmé dans la Déclaration de Lomé son engagement à « maintenir et intensifier » son rôle de veille dans le développement et le renforcement de l’école publique au Togo, à développer des plans nationaux alignés sur la campagne « La force du public », et à produire et partager des données nationales sur le financement et les conditions de travail.
La communication au cœur de la campagne
Les médias étaient fortement représentés, a fait par ailleurs fait savoir M. Lorié. « On avait la presse en ligne. Nous avons aussi eu la télévision nationale et pas mal de presse privée. Mariama Chipkaou, qui a représenté l'Internationale de l'Éducation Afrique, m’a dit en aparté qu'elle n'a jamais vu ça, pour ce qui est des outils de communication que nous avons mis en place. Il est prévu que nous tiendrons informés d'autres pays africains afin qu’ils puissent s'imprégner de notre expérience. Je peux dire que c'est vraiment un pari réussi. »
Par ailleurs, il a indiqué que c’était la première fois qu'on pouvait voir un ministre s'associer aux activités d'un syndicat. Le ministre de l’Éducation nationale a même tenu à féliciter le chercheur.
« Le ministre lui a demandé tous les éléments qu'il a rapporté, surtout sur la privatisation de l'éducation, et a indiqué que des personnes de ses services vont nous contacter pour de plus amples renseignements. Au ministère, ils vont utiliser la recherche, puisqu’ils ont eu la documentation. Le président de la commission éducative de l'Assemblée nationale nous a exhorté à continuer la démarche qu’ils devraient entériner au niveau de l'Assemblée nationale. Il a envoyé un message au président de l'Assemblée nationale demandant qu'il prenne en compte les résultats de la recherche », a rapporté le dirigeant de la FESEN.
À la suite du lancement de la campagne, la fédération syndicale a planifié une mobilisation de la base à partir du 10 octobre. Dans le courant du même mois, la FESEN rencontrera également la commission éducative de l'Assemblée nationale.
Comme l’a fait aussi remarquer M. Lorié Akilé-Esso,
« La campagne, c'est un outil qui va nous permettre de mobiliser et d'avoir encore d'autres adhésions, pour que nos rangs soient renforcés, puisqu’un syndicat n'est fort que de ses adhérents. Les représentants régionaux ont eu les documents en version électronique et les outils de communication. »
« Ils vont commencer la sensibilisation à proximité, à utiliser des messages clés à l'endroit des autorités, des enseignants, même des parents d'élèves. Ils vont utiliser cela en attendant que nous allions sur le terrain pour la mobilisation. »