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« Ramener les enfants à l’école après les fermetures dues à la COVID-19 : comment les projets de l’IE sur le travail des enfants ont autonomisé les enseignant∙e∙s et leurs syndicats », par Nora Wintour.

Écrit par: Nora Wintour Publié 2020-06-12 Mis à jour 2020-06-12

Dans l’étude menée en 2018 et 2019 « Projet contre le travail des enfants de l’IE et AOb: meilleures pratiques transnationales et leurs impacts sur les syndicats », j’ai examiné comment les programmes de formation professionnelle ont renforcé la capacité des enseignant∙e∙s à attirer et retenir les enfants à l’école par le biais de techniques d’éducation participatives et comment, grâce aux projets sur le travail des enfants, les syndicats ont forgé des alliances plus fortes avec les autorités locales et nationales de l’éducation dans le but de promouvoir un enseignement public de qualité. Lorsque les écoles rouvriront après la pandémie de la COVID-19, ces compétences et ces méthodes seront très utiles alors que les enseignant∙e∙s et leurs syndicats encouragent les parents et la communauté au sens large à renvoyer leurs enfants à l’école et obligent nos gouvernements à fournir les ressources nécessaires au système d’enseignement public.

Lors des missions sur le terrain pour l’étude « Projet contre le travail des enfants de l’IE et AOb: meilleures pratiques transnationales et leurs impacts sur les syndicats », j’ai eu le privilège de visiter l’Albanie, le Mali, le Maroc, l’Ouganda et le Zimbabwe sur une période de huit mois. Qu’il s’agisse de parler à un∙e enseignant∙e de l’école primaire dans une école rurale dans l’ouest de l’Ouganda ou à un∙e directeur∙trice national∙e de l’Éducation primaire au Mali, j’ai découvert que les projets sur le travail des enfants représentaient une source d’immense fierté personnelle et professionnelle, ainsi qu’une force unificatrice pour le changement.

Autonomiser les enseignant∙e∙s par le biais du développement professionnel

En premier lieu les enseignant∙e∙s ont acquis de nouvelles compétences et une nouvelle voix par le biais des programmes de formation professionnelle de l’IE/AOb et les autorités éducatives reconnaissent la valeur considérable de cette formation.

Ces programmes ont été développés par des syndicats d’enseignants en coopération avec les universités, les établissements d’enseignement et les ONG, et dans certains cas avec le concours de l’Organisation internationale du Travail (OIT). Les syndicats ont élaboré leurs propres manuels et leur propre matériel pédagogique en mettant l’accent sur les droits des enfants, avec une référence particulière à la Convention sur les Droits de l’Enfant (CRC) et les normes de l’OIT sur l’âge minimum d’accès à l'emploi.

Les cours spécialement conçus sur mesure, étaient basés sur des méthodes d’apprentissage participatives et grâce à un système de formation de formateur∙trice∙s un soutien continu était proposé. Ces cours ont associé à la fois la théorie et la pratique en expliquant les définitions du travail des enfants et des normes internationales, la pédagogie du développement de l’enfant, comment communiquer avec les enfants et encourager la participation en classe, ainsi que l’utilisation de méthodes de discipline positives. La formation se terminait fréquemment avec une leçon pratique préparée par les enseignant∙e∙s qui la dispensaient aux autres participant.e.s et recevaient ensuite une évaluation constructive.

Bon nombre d’enseignant∙e∙s et de dirigeant∙e∙s syndicaux∙ales ont indiqué qu’avant les cours de formation, elle∙il∙s avaient eu recours à des méthodes d’apprentissage traditionnelles et avaient considéré leur rôle en tant que « fournisseur∙euse∙s de connaissances ». Elle∙Il∙s ont déclaré que, dans les cours de formation initiale des enseignant∙e∙s dans les établissements de formation pédagogique, elle∙il∙s ont reçu peu ou aucune information concernant la convention relative aux droits de l’enfant (CDE), les normes de l’OIT ou même les questions liées au travail des enfants de manière générale. Dans les pays visités, il a été constaté également que les possibilités de développement professionnel continu n’étaient pas immédiatement disponibles. Les cours se sont donc avérés extrêmement motivants.

« J’ai l’impression que les cours de formation ont changé ma vie grâce aux choses que je ne connaissais pas – sur l’orientation et le soutien psychologique, la recherche ainsi que mes façons d’évaluer les enfants. » Une directrice adjointe, à Erussi, en Ouganda.

Les enseignant∙e∙s ont affirmé constamment qu’après les cours elle∙il∙s se sentaient mieux équipé∙e∙s et plus à l’aise en classe grâce aux nouveaux outils participatifs qu’elle∙il∙s pouvaient utiliser et que les étudiant∙e∙s appréciaient. Elle∙Il∙s ont pu ainsi attirer et retenir plus facilement les enfants dans les écoles. Nombre d’enseignant∙e∙s ont déclaré qu’elle∙il∙s avaient considéré la nouvelle mission comme un « instrument de changement ».

« Je tiens à dire que nous avons donné une nouvelle âme à nos enfants. Il y a deux ans de nombreux enfants ne voulaient pas venir à l’école…Nous avons remarqué que les étudiant∙e∙s qui étaient très nerveux∙euse∙s ont changé de comportement. L’enseignant∙e a modifié sa façon de dispenser un cours et de communiquer avec les enfants, nous avons pu ainsi constater un développement psychologique chez les enfants. Nous avons également observé une amélioration croissante des résultats scolaires. » Mohammed Dounas, directeur, Hanz Ibn Abdmotalib School, Fès, Maroc.

En Albanie et au Maroc, bien que le financement externe des projets sur le travail des enfants ait pris fin, les enseignant∙e∙s qui avaient participé aux cours de développement professionnel ont continué à utiliser leurs compétences pour former d’autres enseignant∙e∙s. Le syndicat marocain, la SNE-FDT, a signalé que même si l’administration scolaire était en perpétuelle évolution, les enseignant∙e∙s apportaient une continuité et veillaient à la mise en œuvre de nouvelles pratiques.

Les syndicats sont reconnus comme défenseurs des droits des enfants et de l’enseignement public de qualité

Les projets sur le travail des enfants ont également entraîné un changement important dans la qualité des relations entre les syndicats et les autorités locales et parfois nationales de l’éducation. Les syndicats ont décrit comment ils ne sont plus perçus dans le rôle traditionnel contradictoire de gestion et syndical.

« Aujourd’hui lorsque vous roulez avec le véhicule de l’UNATU, c’est dans le vocabulaire du village, cela est bien connu aussi à Erussi et à Zombo… Le projet sur le travail des enfants a permis de nettoyer la réputation du syndicat à savoir une incitation constante à faire grève et protester. » Mori Samuel Sidora, Représentant national de l’UNATU pour la région du Nile occidental, Ouganda.

Les dirigeant∙e∙s syndicaux∙ales ont constaté que les projets sur le travail des enfants ont littéralement ouvert des portes qui semblaient auparavant définitivement fermées. Elle.Il∙s ont expliqué que de nombreuses questions administratives persistantes, telles que l’obtention d’acte de naissance pour que les enfants puissent s’inscrire à l’école et des questions d’ordre syndical concernant les salaires et la collecte des cotisations syndicales, sont devenues beaucoup plus simples à résoudre. Ces changements peuvent en partie être attribués au fait que les dirigeant∙e∙s syndicaux∙ales ont amélioré leur statut auprès des autorités éducatives du district et du gouvernement local de manière générale. De nombreux∙euses chef∙fe∙s d’établissements, des autorités éducatives locales et même des fonctionnaires du Ministère de l’Éducation ont tou∙te∙s évoqué que leurs rapports avec les syndicats s’étaient améliorés.

« Les autorités éducatives du district ont également changé la perception qu’elles avaient du syndicat. Dorénavant, dès que nous avons un évènement de formation ils facilitent la participation des enseignant∙e∙s et encouragent notre présence dans la région. L’inspecteur.trice de l’école du district apporte un soutien important. En fait la perception du Comité de Protection de l’Enfance du district a changé. Je me souviens de la première fois où nous sommes allé∙e∙s nous présenter elle∙il∙s étaient très tendu∙e∙s. À présent, elle∙il∙s sont très ouvert∙e∙s et solidaires. » Angelina Lunga, coordinatrice du travail des enfants, Zimbabwe.

En conséquence, les syndicats signalent qu’ils ont à présent de nouvelles occasions pour discuter de questions telles que les répercussions des arriérés de salaires sur les normes éducatives avec les autorités locales à partir d’une position de plaidoyer partagé en faveur du bien-être des enfants. Ils ont parlé de devenir partenaires réunis à la table, d’être consultés par les autorités locales éducatives et de bénéficier d’un respect nettement plus important de la part des parents, des ONG locales ainsi que des politicien∙ne∙s locaux∙ales. Bien que cela ne soit pas universel, dans certains cas les rapports avec le Ministère de l’Education se sont également améliorées.

« Les résultats du projet ont été très bons et nous constatons que nous sommes à présent traités de manière complétement différente par les autorités éducatives, les autorités locales, même par les gouverneurs de la région et des provinces. Nos rapports sont basés maintenant sur le respect. » Abdessadek Rghioui, secrétaire général, SNE-FDT, Maroc.

Les dirigeant∙e∙s syndicaux∙ales de tous les pays visités ont constamment souligné ce changement d’attitude et la façon dont cela a permis de renforcer l’intérêt des enseignant∙e∙s  à adhérer au syndicat et à y participer activement. Dans les zones où les projets sur le travail des enfants ont été mis en œuvre, il y a eu une augmentation sensible du nombre d’adhésions, dans certains cas jusqu’à 40 % d’augmentation.

De cette façon, les projets ont contribué non seulement à l’élimination du travail des enfants mais aussi à la question plus vaste du renforcement des alliances et de plaidoyer pour un enseignement public inclusif de qualité. Cet espace politique renforcé aux fins d’un dialogue social a également conduit à de nombreux résultats tangibles en ce qui concerne la capacité du syndicat à organiser et servir ses membres. Il en découle que les enseignant∙e∙s sont fier∙ère∙s d’être impliqué∙e∙s dans la lutte contre le travail des enfants et plus susceptibles d’adhérer au syndicat et de devenir plus engagé∙e∙s  et actif∙ive∙s en tant que membres. Les projets sur le travail des enfants ont pu ainsi renforcer les syndicats qui sont mieux équipés pour faire face aux nouveaux défis multiples posés par la COVID-19 et la fermeture des écoles.