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Mondes de l'éducation

La crise cachée des cuisinières des cantines scolaires au Ghana

Publié 13 mai 2026 Mis à jour 13 mai 2026
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Elles nourrissent des milliers de bouches. Mais qui s’occupe d’elles ?

Chaque matin, avant que la première sonnerie ne retentisse et que le premier cours ne commence, un groupe de femmes s’affaire déjà aux fourneaux des cantines scolaires du Ghana. Elles allument les feux, soulèvent de lourdes marmites, coupent les légumes et préparent les repas pour des milliers d’élèves à travers le pays. Lorsque les élèves se mettent à table, ces femmes ont déjà passé des heures à travailler dans des locaux enfumés et mal ventilés, souvent sans équipement de protection individuelle adéquat, sans eau potable, ni même infrastructures de sécurité de base. Ce sont les cuisinières des cantines scolaires du Ghana et constituent le pilier invisible du système éducatif du pays. C’est grâce à elles, notamment, que l’enseignement secondaire gratuit et le taux de scolarisation élevé sont possibles. Et pourtant, elles figurent parmi les catégories de travailleuses les plus invisibles, les moins valorisées et les moins protégées du secteur de l’éducation. Une invisibilité qui touche à sa fin.

Une double charge et une injustice criante sur le plan de l’égalité de genre

Les dangers auxquels sont confrontées au quotidien les travailleuses des cuisines des établissements d’enseignement primaire et secondaire du Ghana ne sont pas abstraits. Il s’agit de risques physiques, immédiats et multiples. Ces tâches sont majoritairement effectuées par des femmes, qui sont exposées à la chaleur des fourneaux, aux surfaces brûlantes et aux outils tranchants, qui peuvent causer brûlures et coupures. Ces travailleuses respirent quotidiennement de la fumée dans des cuisines peu ou pas du tout ventilées et, au fil des années, subissent les conséquences de ces expositions. Elles passent des heures debout sur des sols durs et doivent constamment soulever des charges lourdes. À cela s’ajoute la pression de devoir nourrir des centaines d’enfants selon un horaire très précis. Toutes ces tâches sont effectuées en l’absence d’une ergonomie adéquate, d’équipements de sécurité appropriés ou des protections institutionnelles que leur travail exige. En plus des contraintes physiques, ces femmes doivent assumer une double charge, un fardeau supplémentaire qui semble peu préoccuper les responsables politiques. Après de longues heures passées à cuisiner et à servir des repas dans les écoles, elles rentrent chez elles pour s’acquitter de tâches domestiques non rémunérées, telles que cuisiner, s’occuper des enfants et faire le ménage, sans guère avoir le temps de se reposer, de s’épanouir sur le plan professionnel ou de reprendre des forces. Qui plus est, ces femmes sont confrontées à des perspectives de promotion limitées, à la précarité de l’emploi, à une faible visibilité systémique, voire, à des situations de harcèlement. Il ne s’agit pas seulement d’une question de sécurité au travail, il s’agit d’une question de justice de genre. Et cela exige une réponse fondée sur la justice de genre.

Un système qui exploite leur travail sans les protéger

Il est impératif de noter que le système éducatif primaire et secondaire du Ghana ne peut fonctionner correctement sans le personnel de cuisine. Sans ces travailleurs et travailleuses, les élèves assisteraient aux cours le ventre vide et manqueraient d’énergie pour se concentrer et apprendre. Le Service de l’éducation du Ghana reconnait que dans les établissements scolaires, les employées de cuisine continuent de travailler dans des environnements à risque et ont besoin de mesures de santé et de sécurité, ainsi que de tenues de protection. Il existe toutefois un fossé abyssal entre les politiques et les initiatives visant à relever ces défis.

La réponse du TEWU : une campagne pour des cuisines vertes et sûres

Le Syndicat des enseignant·e·s et des personnels de l’éducation (Teachers and Educational Workers’ Union, TEWU), affilié au Trade Union Congress du Ghana, a lancé une campagne nationale en faveur de cuisines respectueuses de l’environnement et sûres dans tous les établissements d’enseignement primaire et secondaire du Ghana. Il s’agit d’une campagne à la fois pratique et fondée sur des principes. Les cuisines vertes sont des environnements économes en énergie et respectueux de l’environnement, dotés d’une ventilation adéquate, où les travailleuses et les communautés proches sont préservées de la fumée, de l’exposition à la chaleur et de la pollution. Il est important de noter que la campagne du TEWU s’appuie sur un cadre explicite et sensible à la dimension de genre. Elle préconise des horaires équitables et raisonnables prenant en compte l’importance du repos, la protection contre le harcèlement sur le lieu de travail, ainsi que l’égalité des chances pour les femmes en matière de formation et d’accès aux postes à responsabilités. Le TEWU reconnaît que se contenter d’améliorer les infrastructures des cuisines ne suffit pas. Il est également nécessaire de s’attaquer aux inégalités structurelles en matière de genre qui existent sur ces lieux de travail. Le TEWU appelle le Service de l’éducation du Ghana, le Service de l’enseignement technique et professionnel (Technical and Vocational Education, TVET), le ministère de l’Éducation, les conseils d’administration des établissements scolaires et des districts, ainsi que les bureaux régionaux de l’éducation à agir sans délai pour résoudre ces problèmes.

Le TEWU s’appuie également sur la campagne La force du public : Ensemble on fait école ! de l’Internationale de l’Éducation, en appelant le gouvernement ghanéen à augmenter le financement de l’éducation au profit du personnel de soutien à l’éducation.

Vers une responsabilité mondiale

Le Ghana ne peut résoudre cette problèmatique à lui seul. Les difficultés auxquelles sont confrontées les travailleuses des cantines scolaires au Ghana reflètent des tendances communes à l’ensemble des pays à revenu faible ou intermédiaire où des repas sont préparés pour les élèves. Les femmes continuent d’assumer la charge opérationnelle de ces pratiques lorsque les infrastructures de sécurité au travail ne sont pas à la hauteur. Le TEWU appelle instamment ses partenaires mondiaux du secteur de l’éducation, les acteurs du développement, les organisations non gouvernementales ainsi que les organisations internationales de défense des droits des travailleurs et travailleuses à se joindre à cette initiative en soutenant le plaidoyer en faveur d’infrastructures de cuisine modernes, bien ventilées et économes en énergie, en mettant en place des programmes de renforcement des capacités et des formations en matière de santé et de sécurité au travail, et en documentant et diffusant les bonnes pratiques issues des pays où les cuisines scolaires vertes et les politiques de travail protégeant les femmes ont donné de bons résultats. Le bien-être du personnel de cuisine ne doit pas être une question accessoire, mais doit faire partie intégrante des discussions mondiales sur l’alimentation scolaire, l’éducation de qualité et le travail décent.

Des investissements, plutôt que de la gratitude : appel à l’action

Le personnel de cuisine des établissements scolaires du Ghana n’a que faire de marques de gratitude symboliques. Il a besoin de lieux de travail sûrs et d’équipements de protection. Il a besoin de cuisines conçues dans le respect de la dignité humaine, et non pas simplement pour offrir le minimum fonctionnel. Il a besoin d’une reconnaissance institutionnelle du fait que son travail est qualifié, essentiel et qu’il mérite un investissement équivalent à celui du reste du système éducatif. Lorsque le personnel de cuisine est protégé, les élèves sont bien nourris et en meilleure santé. Lorsque les femmes exerçant ces fonctions seront véritablement valorisées, le système éducatif ghanéen sera plus équitable et plus durable. Les preuves sont irréfutables. Investir dans le personnel de cuisine, c’est investir dans une éducation de qualité. Le TEWU ne ménagera aucun effort tant que chaque cantine scolaire du pays n’aura pas mis en œuvre les principes de sécurité, de durabilité et de respect envers les femmes qui y travaillent. Nous appelons l’Internationale de l’Éducation, ses affiliés et le monde entier à se joindre à nous pour défendre les femmes qui cuisinent et les enfants qui mangent, ainsi que pour défendre l’avenir de l’enseignement public au Ghana.

Le contenu et les avis exprimés dans ce blog sont ceux de son auteur et ne reflètent pas nécessairement la position officielle de l’Internationale de l’Education.