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« Crise COVID-19 : la situation de l’éducation en Italie », par Rossella Benedetti.

Écrit par: Rossella Benedetti Publié 2020-06-17 Mis à jour 2020-06-12

En Italie, les premiers cas de COVID-19 ont été découverts à la fin du mois de Janvier. A partir de là, un mois s’est écoulé avant que la diffusion du virus ne nous oblige à suspendre les cours en présentiel. Au début du mois de mars, les enseignants, confinés à la maison, ont commencé à enseigner à distance, tandis que le personnel administratif, technicien et ménager était encore obligé à se rendre au travail.

Les défis liés à la fermeture des établissements

Rapidement, les organisations syndicales italiennes ont dû faire face à deux défis. 

Le premier concerne l’enseignement à distance : le manque d’outils numériques et de connexion à Internet pour une partie des enseignants et des élèves, le prolongement des heures de travail, la pression subie par les enseignants de la part des familles et des chefs d’établissement, le manque de formation spécifique, pour n’en nommer que quelques-uns.

Les syndicats se sont aussi mobilisés pour la fermeture complète des établissements afin de protéger les personnels de soutien à l’éducation : toute activité administrative pouvant être accomplie à distance, il n’y avait pas besoin d’obliger techniciens, surveillants et personnels de nettoyage à se rendre sur place.

L’enseignement à distance a aussi déclenché des discussions de nature pédagogique. En l’absence de stratégie commune à tous les établissements scolaires dans le domaine numérique, chaque école, voire chaque enseignant, a dûchoisir ses outils. Souvent, on n’a fait que répliquer en vidéo les cours en présentiel, sans adaptation pédagogique. On a aussi rencontré beaucoup de difficultés concernant l’évaluation des étudiants, tout contrôle au-delà de l’écran étant impossible. Enfin, un arrêt ministériel urgent a disposé pour cette année le passage de tous les élèves aux niveaux supérieurs, malgré une préparation insuffisante dans certaines disciplines.   

Au cours des trois derniers mois, nous avons aussi changé de ministre, ce qui n’a pas été sans conséquence sur les relations avec les syndicats. La nouvelle ministre, Lucia Azzolina, suit à la lettre les politiques antisyndicales de son parti (le Mouvement 5 étoiles) et n’accepte pas réellement de négocier avec les syndicats du secteur concernant les conditions pour ouvrir à nouveau les écoles. En général, nous avons un problème de dialogue social avec cette ministre, alors que le premier ministre italien, Giuseppe Conte, parle et négocie régulièrement avec les confédérations syndicales pour déterminer les conditions de réouverture des entreprises et des magasins.

La réouverture des établissements

Concernant la réouverture, les défis à résoudre sont nombreux. D’abord, l’examen de maturità, qui conclue le cycle d’études secondaires. Est-il réaliste d’envisager d’organiser l’examen en présentiel d’ici la fin de l’année scolaire comme annoncé, sans risquer une nouvelle diffusion du virus ? Puisqu’on accepte que les étudiants universitaires discutent en ligne leur thèse finale de licence ou master, pourquoi pas l’examen de maturità ?

Ensuite, le problème du recrutement : depuis la crise économique de 2008, les effectifs du personnel enseignant ont été réduits voire remplacés par des contrats précaires. En 2014, les organisations syndicales ont fait appel à la cour européenne de justice pour obliger le gouvernement italien à stabiliser tout travailleur/euse précaire sous contrat depuis au moins 3 ans. Nous croyions en avoir terminé avec ça. Au contraire, pour assurer la rentrée au 1er septembre il faudrait recruter presque 80 000 enseignants. Mais il faudrait aussi engager beaucoup plus de surveillants et personnels de nettoyage, ainsi que de techniciens. Mme la ministre propose d’organiser des concours publics pendant l’été, même si nous ne sommes pas encore sortis de l’urgence sanitaire. Nous syndicats, proposons de stabiliser les travailleurs précaires qui sont déjà dans le système depuis des années, au moins 24 000 selon l’accord que nous avions conclu avec le ministre précédent.

Le dernier défi auquel nous sommes confrontés est celui de la santé et de la sécurité au travail. Les établissements scolaires sont souvent surpeuplés, les effectifs des classes bondés, les espaces pour faire du sport et des activités en plein air insuffisants ainsi que les laboratoires pour les activités pratiques. Dans la plupart des cas, les municipalités ont déjà dû couper les budgets des écoles à cause de la crise. En septembre, il faudra garder la distance entre élèves, mais aussi entre enseignants et élèves, ce qui, dans ces conditions, semble impossible.

Mme la ministre a déjà annoncé à travers Facebook qu’elle pense organiser la reprise des cours en alternance entre cours présentiel et enseignement à distance. Autrement dit, si l’on prend une classe de lycée de 25-30 élèves, une partie devra suivre les cours depuis leur domicile pendant qu’une autre partie se rendra dans l’enceinte de l’établissement… Cette annonce a été suivie de nombreuses protestations. En effet, on craint qu’une telle solution ne fasse qu’augmenter les inégalités et les heures de travail des enseignants. Les familles aussi ne veulent pas en entendre parler. En Italie le taux de décrochage scolaire a été réduit grâce à des temps scolaires prolongés à tous les niveaux. Limiter les cours en présentiel ne nous permettra pas de rattraper ce qu’on a perdu dans ces mois de pandémie. Nous avons malheureusement à faire à quelqu’un dont la connaissance du terrain, aussi bien des écoles que de l’administration laisse à désirer.

Evidemment, autant que possible dans ce contexte, nous nous sommes mobilisés. La UILSCUOLA a même présenté un recours au tribunal du travail pour son mépris des obligations envers les syndicats, nous avons organisé des assemblées unitaires en ligne dans chaque province pour informer les adhérents de nos plans   et elles ont eu beaucoup de succès avec plus de participants que d’habitude.  Malgré nos efforts, Mme la ministre n’a pas changé d’avis sur le recrutement, ni à propos des conditions nécessaires à la réouverture en septembre, ce qui a poussé tous les syndicats à appeler à la grève le 8 juin et à envisager de nouvelles actions dans les mois à venir, tant que cela sera nécessaire.